RHINOCÉROS
ACTE PREMIER
Décor
Une place dans une petite ville de province. Au fond, une maison composée
d’un rez-de-chaussée et d’un étage. Au rez-de-chaussée, la devanture d’une
épicerie. On y entre par une porte vitrée qui surmonte deux ou trois marches. Audessus
de la devanture est écrit en caractères très visibles le mot:
« ÉPICERIE ». Au premier étage, deux fenêtres qui doivent être celles du
logement des épiciers. L’épicerie se trouve donc dans le fond du plateau, mais assez
sur la gauche, pas loin des coulisses. On aperçoit, au-dessus de la maison de
l’épicerie, le clocher d’une église, dans le lointain. Entre l’épicerie et le côté droit, la
perspective d’une petite rue. Sur la droite, légèrement en biais, la devanture d’un
café. Au-dessus du café, un étage avec une fenêtre. Devant la terrasse de ce café :
plusieurs tables et chaises s’avancent jusque près du milieu du plateau. Un arbre
poussiéreux près des chaises de la terrasse. Ciel bleu, lumière crue, murs très
blancs. C’est un dimanche, pas loin de midi, en été. Jean et Bérenger iront s’asseoir
à une table de la terrasse.
Avant le lever du rideau, on entend carillonner. Le carillon cessera quelques
secondes après le lever du rideau. Lorsque le rideau se lève, une femme, portant
sous un bras un panier à provisions vide, et sous l’autre un chat, traverse en silence
la scène, de droite à gauche. À son passage, l’Épicière ouvre la porte de la boutique
et la regarde passer.
L’ÉPICIÈRE
Ah !
celle-là ! (À son mari qui est dans la boutique.) Ah ! celle-là, elle est fière.
Elle ne veut plus acheter chez nous.
L’Épicière disparaît, plateau vide quelques secondes.
Par la droite, apparaît Jean ; en même temps, par la gauche, apparaît
Bérenger. Jean est très soigneusement vêtu: costume marron, cravate rouge, faux
col amidonné, chapeau marron. Il est un peu rougeaud de figure. Il a des souliers
jaunes, bien cirés ; Bérenger n’est pas rasé, il est tête nue, les cheveux mal peignés,
les vêtements chiffonnés ; tout exprime chez lui la négligence, il a l’air fatigué,
somnolent; de temps à autre, il bâille.
JEAN, venant de la droite.
Vous voilà tout de même, Bérenger.
BÉRENGER, venant de la gauche. Bonjour, Jean.
JEAN
Toujours en retard, évidemment ! (Il regarde sa montre-bracelet.) Nous avions
rendez-vous à onze heures trente. Il est bientôt midi.
BÉRENGER
Excusez-moi. Vous m’attendez depuis longtemps?
JEAN
Non. J’arrive, vous voyez bien.
Ils vont s’asseoir à une des tables de la terrasse du café.
BÉRENGER
Alors, je me sens moins coupable, puisque... vous-même...
JEAN
Moi, c’est pas pareil, je n’aime pas attendre, je n’ai pas de temps à perdre.
Comme vous ne venez jamais à l’heure, je viens exprès en retard, au moment où je
suppose avoir la chance de vous trouver.
BÉRENGER
C’est juste... c’est juste, pourtant...
JEAN
Vous ne pouvez affirmer que vous venez à l’heure convenue !
BÉRENGER
Évidemment... je ne pourrais l’affirmer.
Jean et Bérenger se sont assis.
JEAN
Vous voyez bien.
BÉRENGER
Qu’est-ce que vous buvez ?
JEAN
Vous avez soif, vous, dès le matin ?
BÉRENGER
Il fait tellement chaud, tellement sec.
JEAN
Plus on boit, plus on a soif, dit la science populaire...
BÉRENGER
Il ferait moins sec, on aurait moins soif si on pouvait faire venir dans notre ciel
des nuages scientifiques.
JEAN,
examinant Bérenger.
Ça ne ferait pas votre affaire. Ce n’est pas d’eau que vous avez soif, mon cher
Bérenger...
BÉRENGER
Que voulez-vous dire par là, mon cher Jean ?
JEAN
Vous me comprenez très bien. Je parle de l’aridité de votre gosier. C’est une
terre insatiable.
BÉRENGER
Votre comparaison, il me semble...
JEAN, l’interrompant.
Vous êtes dans un triste état, mon ami.
BÉRENGER
Dans un triste état, vous trouvez ?
JEAN
Je ne suis pas aveugle. Vous tombez de fatigue, vous avez encore perdu la
nuit, vous bâillez, vous êtes mort de sommeil...
BÉRENGER J’ai un peu mal aux cheveux...
JEAN
Vous puez l’alcool !
BÉRENGER
J’ai un petit peu la gueule de bois, c’est vrai !
JEAN
Tous les dimanches matin, c’est pareil, sans compter les jours de la semaine.
BÉRENGER
Ah ! non, en semaine, c’est moins fréquent, à cause du bureau...
JEAN
Et votre cravate, où est-elle ? Vous l’avez perdue dans vos ébats !
BÉRENGER,
mettant la main à son cou.
Tiens, c’est vrai, c’est drôle, qu’est-ce que j’ai bien pu en faire ?
JEAN,
sortant
une cravate de la poche de son veston. Tenez, mettez celle-ci.
BÉRENGER
Oh, merci, vous êtes bien obligeant.
Il noue la cravate à son cou.
JEAN,
pendant que Bérenger noue sa cravate
au petit bonheur.
Vous êtes tout décoiffé ! (Bérenger passe les doigts dans ses cheveux.) Tenez,
voici un peigne !
Il sort un peigne de l’autre poche de son veston.
BÉRENGER,
prenant le peigne.
Merci.
Il se peigne vaguement.
JEAN
Vous ne vous êtes pas rasé ! Regardez la tête que vous avez.
Il sort une petite glace de la poche intérieure de son veston, la tend à Bérenger
qui s’y examine ; en se regardant dans la glace, il tire la langue.
BÉRENGER
J’ai la langue bien chargée.
JEAN,
reprenant la glace et la remettant
dans sa poche.
Ce n’est pas étonnant !... (Il reprend aussi le peigne que lui tend Bérenger et le
remet dans sa poche.) La cirrhose vous menace, mon ami.
BÉRENGER,
inquiet.
Vous croyez ?...
JEAN,
à Bérenger qui veut lui rendre la cravate. Gardez la cravate, j’en ai en
réserve.
BÉRENGER,
admiratif.
Vous êtes soigneux, vous.
JEAN, continuant d’inspecter Bérenger
Vos vêtements sont tout chiffonnés, c’est lamentable, votre chemise est d’une
saleté repoussante, vos souliers... ( Bérenger
essaye de cacher ses pieds sous la table.) Vos souliers ne sont pas cirés...
Quel désordre !... Vos épaules...
BÉRENGER
Qu’est-ce qu’elles ont, mes épaules ?...
JEAN
Tournez-vous. Allez, tournez-vous. Vous vous êtes appuyé contre un mur...
(Bérenger étend mollement sa main vers Jean.) Non, je n’ai pas de brosse sur moi.
Cela gonflerait les poches. ( Toujours
mollement, Bérenger donne des tapes sur ses épaules pour en faire sortir la
poussière blanche ; Jean écarte la tête.) Oh ! là là... Où donc avez-vous pris cela ?
BÉRENGER
Je ne m’en souviens pas.
JEAN
C’est lamentable, lamentable ! J’ai honte d’être votre ami.
BÉRENGER
Vous êtes bien sévère...
JEAN
On le serait à moins !
BÉRENGER
Écoutez, Jean. Je n’ai guère de distractions, on s’ennuie dans cette ville, je ne
suis pas fait pour le travail que j’ai... tous les jours, au bureau, pendant huit heures,
trois semaines seulement de vacances en été ! Le samedi soir, je suis plutôt fatigué,
alors, vous me comprenez, pour me détendre...
JEAN
Mon cher, tout le monde travaille et moi aussi, moi aussi comme tout le monde,
je fais tous les jours mes huit heures de bureau, moi aussi, je n’ai que vingt et un
jours de congé par an, et pourtant, pourtant vous me voyez. De la volonté, que
diable !...
BÉRENGER
Oh ! de la volonté, tout le monde n’a pas la vôtre. Moi je ne m’y fais pas. Non, je
ne m’y fais pas, à la vie.
JEAN
Tout le monde doit s’y faire. Seriez-vous une nature supérieure ?
BÉRENGER
Je ne prétends pas...
JEAN,
interrompant.
Je vous vaux bien ; et même, sans fausse modestie, je vaux mieux que vous.
L’homme supérieur est celui qui remplit son devoir.
BÉRENGER
Quel devoir ?
JEAN
Son devoir... son devoir d’employé par exemple...
BÉRENGER
Ah, oui, son devoir d’employé...
JEAN
Où donc ont eu lieu vos libations cette nuit ? Si vous vous en souvenez !
BÉRENGER
Nous avons fêté l’anniversaire d’Auguste, notre ami Auguste...
JEAN
Notre ami Auguste ? On ne m’a pas invité, moi, pour l’anniversaire de notre ami
Auguste...
À ce moment, on entend le bruit très éloigné, mais se
rapprochant très vite, d’un souffle de fauve et de sa course précipitée, ainsi
qu’un long barrissement.
BÉRENGER
Je n’ai pas pu refuser. Cela n’aurait pas été gentil...
JEAN
Y suis-je allé, moi ?
BÉRENGER
C’est peut-être, justement, parce que vous n’avez pas été invité !
...
LA SERVEUSE, sortant du café.
Bonjour, Messieurs, que désirez-vous boire ?
Les bruits sont devenus très forts.
JEAN,
à Bérenger et criant presque
pour se faire entendre, au-dessus des bruits
qu’il ne perçoit pas consciemment.
Non, il est vrai, je n’étais pas invité. On ne m’a pas fait cet honneur... Toutefois,
je puis vous assurer que même si j’avais été invité, je ne serais pas venu, car... (
Les bruits sont devenus
énormes.) Que se passe-t-il ? (Les bruits du galop d’un animal puissant et lourd
sont tout proches, très accélérés ; on entend son halètement.) Mais qu’est-ce que
c’est ?
LA SERVEUSE
Mais qu’est-ce que c’est ?
Bérenger, toujours indolent, sans avoir l’air d’entendre quoi que ce soit, répond
tranquillement à Jean au sujet de l’invitation ; il remue les lèvres ; on n’entend pas ce
qu’il dit; Jean se lève d’un bond, fait tomber sa chaise en se levant, regarde du côté
de la coulisse gauche, en montrant du doigt,
tandis que Bérenger, toujours un peu vaseux, reste assis.
JEAN
Oh ! un rhinocéros ! ( Les bruits produits par l’animal
s’éloigneront à la même vitesse, si bien que l’on peut déjà distinguer les paroles
qui suivent; toute cette scène doit être jouée très vite, répétant :) Oh ! un rhinocéros !
LA SERVEUSE
Oh ! un rhinocéros !
L’ÉPICIÈRE, qui montre sa tête par la porte de l’épicerie.
Oh ! un rhinocéros ! (À son mari, resté dans la boutique :) Viens vite voir, un
rhinocéros !
Tous suivent du regard, à gauche, la course du fauve. JEAN
Il fonce droit devant lui, frôle les étalages !
L’ÉPICIER, dans sa boutique.
Où ça?
LA SERVEUSE, mettant les mains sur les hanches.
Oh !
L’ÉPICIÈRE, à son mari qui est toujours dans sa boutique. Viens voir !
Juste à ce moment l’Épicier montre sa tête. L’ÉPICIER, montrant sa tête.
Oh ! un rhinocéros !
LE LOGICIEN, venant vite en scène par la gauche. Un rhinocéros, à toute allure
sur le trottoir d’en face !
Toutes ces répliques, à partir de : « Oh ! un rhinocéros ! » dit par Jean, sont
presque simultanées. On entend un « ah ! » poussé par une femme. Elle apparaît.
Elle court jusqu’au milieu du plateau ; c’est la Ménagère avec son panier au bras;
une fois arrivée au milieu du plateau, elle laisse tomber son panier ; ses provisions
se répandent sur la scène, une bouteille se brise, mais elle ne lâche pas le chat tenu
sous l’autre bras.
LA MÉNAGÈRE
Ah ! Oh !
Le Vieux Monsieur élégant venant de la gauche, à la suite de la Ménagère, se
précipite dans la boutique des épiciers, les bouscule, entre, tandis que le Logicien ira
se plaquer contre le mur du fond, à gauche de l’entrée de l’épicerie. Jean et la
Serveuse debout, Bérenger assis, toujours apathique, forment un autre groupe. En
même temps, on a pu entendre en provenance de la gauche des « oh ! », des « ah !
», des pas de gens qui fuient. La poussière, soulevée par le fauve, se répand sur le
plateau.
LE PATRON, sortant sa tête par la fenêtre à l’étage au-dessus du café.
Que se passe-t-il ?
LE VIEUX MONSIEUR, disparaissant derrière les épiciers. Pardon !
Le Vieux Monsieur élégant a des guêtres blanches, un chapeau mou, une
canne à pommeau d’ivoire; le Logicien est plaqué contre le mur, il a une petite
moustache grise, des lorgnons, il est coiffé d’un canotier.
L’ÉPICIÈRE, bousculée et bousculant son mari, au Vieux Monsieur.
Attention, vous, avec votre canne !
L’ÉPICIER
Non, mais des fois, attention !
On verra la tête du Vieux Monsieur derrière les épiciers.
LA SERVEUSE, au Patron.
Un rhinocéros !
LE PATRON, de sa fenêtre, à la Serveuse.
Vous rêvez ! (Voyant le rhinocéros.) Oh ! ça alors !
LA MÉNAGÈRE
Ah ! (Les « oh » et les « ah » des coulisses sont comme un arrière-fond sonore
à son « ah » à elle ; la Ménagère, qui a laissé tomber son panier à provisions et la
bouteille, n’a donc pas laissé tomber son chat qu’elle tient sous l’autre bras.) Pauvre
minet, il a eu peur !
LE PATRON, regardant toujours vers la gauche, suivant des yeux la course de
l’animal, tandis que les bruits produits par celui-ci vont en décroissant : sabots,
barrissements, etc. Bérenger, lui, écarte simplement un peu la tête, à cause de la
poussière, un peu endormi, sans rien dire; il fait simplement une grimace.
Ça alors !
JEAN, écartant lui aussi un peu la tête, mais avec vivacité.
Ça alors !
Il éternue.
LA MÉNAGÈRE, au milieu du plateau, mais elle s’est retournée vers la gauche ;
les provisions sont répandues par terre autour d’elle.
Ça alors !
Elle éternue.
LE VIEUX MONSIEUR, L’ÉPICIÈRE, L’ÉPICIER, au fond, réouvrant la porte
vitrée de d’épicerie, que le Vieux Monsieur avait refermée derrière lui.
Ça alors !
JEAN
Ça alors ! (À Bérenger.) Vous avez vu ?
Les bruits produits par le rhinocéros, son barrissement se sont bien éloignés ;
les gens suivent encore du regard l’animal, debout, sauf Bérenger, toujours
apathique et assis.
TOUS, sauf Bérenger.
Ça alors !
BÉRENGER, à Jean.
Il me semble, oui, c’était un rhinocéros ! Ça en fait de la poussière !
Il sort son mouchoir, se mouche. LA MÉNAGÈRE
Ça alors ! Ce que j’ai eu peur !
L’ÉPICIER, à la Ménagère.
Votre panier... vos provisions...
LE VIEUX MONSIEUR, s’approchant de la Dame et se baissant pour ramasser
les provisions éparpillées sur le plancher. Il la salue galamment, enlevant son
chapeau.
LE PATRON
Tout de même, on n’a pas idée...
LA SERVEUSE
Par exemple !...
LE VIEUX MONSIEUR, à la Dame. Voulez-vous me permettre de vous aider à
ramasser vos provisions ?
LA DAME, au Vieux Monsieur.
Merci, Monsieur. Couvrez-vous, je vous prie. Oh ! ce que j’ai eu peur.
LE LOGICIEN
La peur est irrationnelle. La raison doit la vaincre.
LA SERVEUSE
On ne le voit déjà plus.
LE VIEUX MONSIEUR, à la Ménagère, montrant le Logicien. Mon ami est
logicien.
JEAN, à Bérenger. Qu’est-ce que vous en dites ?
LA SERVEUSE Ça va vite ces animaux-là !
LA MÉNAGÈRE, au Logicien.
Enchantée, Monsieur.
L’ÉPICIÈRE, à l’Épicier.
C’est bien fait pour elle. Elle ne l’a pas acheté chez nous.
JEAN, au Patron et à la Serveuse.
Qu’est-ce que vous en dites ?
LA MÉNAGÈRE
Je n’ai quand même pas lâché mon chat.
LE PATRON, haussant les épaules, à la fenêtre. On voit pas ça souvent !
LA MÉNAGÈRE, au Logicien, tandis que le Vieux Monsieur ramasse les
provisions.
Voulez-vous le garder un instant ?
LA SERVEUSE, à Jean.
J’en avais jamais vu !
LE LOGICIEN, à la Ménagère, prenant le chat dans ses bras. Il n’est pas
méchant ?
LE PATRON, à Jean
C’est comme une comète !
LA MÉNAGÈRE, au Logicien
Il est gentil comme tout. (Aux autres.) Mon vin, au prix où il est !
L’ÉPICIER, à la Ménagère.
J’en ai, c’est pas ça qui manque !
JEAN, à Bérenger
Dites, qu’est-ce que vous en dites ?
L’ÉPICIER, à la Ménagère.
Et du bon !
LE PATRON, à la Serveuse.
Ne perdez pas votre temps ! Occupez-vous de ces Messieurs !
Il montre Bérenger et Jean, il rentre sa tête. BÉRENGER, à Jean.
De quoi parlez-vous ?
L’ÉPICIÈRE, à l’Épicier
Va donc lui porter une autre bouteille !
JEAN, à Bérenger.
Du rhinocéros, voyons, du rhinocéros !
L’ÉPICIER, à la Ménagère.
J’ai du bon vin, dans des bouteilles incassables !
Il disparaît dans la boutique.
LE LOGICIEN, caressant le chat dans ses bras.
Minet ! minet ! minet !
LA SERVEUSE, à Bérenger et à Jean.
Que voulez-vous boire ?
BÉRENGER, à la Serveuse.
Deux pastis !
LA SERVEUSE
Bien, Monsieur.
Elle se dirige vers l’entrée du café.
LA MÉNAGÈRE, ramassant ses provisions, aidée par le Vieux Monsieur.
Vous êtes bien aimable, Monsieur.
LA SERVEUSE
Alors, deux pastis !
Elle entre dans le café.
LE VIEUX MONSIEUR, à la Ménagère.
C’est la moindre des choses, chère Madame.
L’Épicière entre dans sa boutique.
LE LOGICIEN, au Monsieur, à la Ménagère, qui sont en train de ramasser les
provisions.
Remettez-les méthodiquement.
JEAN, à Bérenger.
Alors, qu’est-ce que vous en dites ?
BÉRENGER, à Jean, ne sachant quoi dire. Ben... rien... Ça fait de la
poussière...
L’ÉPICIER, sortant de la boutique avec une bouteille de vin, à la Ménagère.
J’ai aussi des poireaux.
LE LOGICIEN, toujours caressant le chat dans ses bras. Minet ! minet ! minet !
L’ÉPICIER, à la Ménagère.
C’est cent francs le litre.
LA MÉNAGÈRE, donnant l’argent à l’Épicier, puis s’adressant au Vieux
Monsieur qui a réussi à tout remettre dans le panier.
Vous êtes bien aimable. Ah ! la politesse française ! C’est pas comme les
jeunes d’aujourd’hui !
L’ÉPICIER, prenant l’argent de la Ménagère.
Il faudra venir acheter chez nous. Vous n’aurez pas à traverser la rue. Vous ne
risquerez plus les mauvaises rencontres !
Il rentre dans sa boutique.
JEAN, qui s’est rassis et pense toujours au rhinocéros. C’est tout de même
extraordinaire !
LE VIEUX MONSIEUR, il soulève son chapeau, baise la main de la Ménagère.
Très heureux de vous connaître !
LA MÉNAGÈRE, au Logicien. Merci, Monsieur, d’avoir tenu mon chat.
Le Logicien rend le chat à la Ménagère. La Serveuse réapparaît avec les
consommations.
LA SERVEUSE
Voici vos pastis, Messieurs !
JEAN, à Bérenger.
Incorrigible !
LE VIEUX MONSIEUR, à la Ménagère. Puis-je vous faire un bout de conduite ?
BÉRENGER, à Jean, montrant la Serveuse qui rentre de nouveau dans la
boutique.
J’avais demandé de l’eau minérale. Elle s’est trompée
Jean hausse les épaules, méprisant et incrédule.
LA MÉNAGÈRE, au Vieux Monsieur.
Mon mari m’attend, cher Monsieur. Merci. Ce sera pour une autre fois !
LE VIEUX MONSIEUR, à la Ménagère.
Je l’espère de tout mon cœur, chère Madame.
LA MÉNAGÈRE, au Vieux Monsieur.
Moi aussi !
Yeux doux, puis elle sort par la gauche.
BÉRENGER
Il n’y a plus de poussière...
Jean hausse de nouveau les épaules.
LE VIEUX MONSIEUR, au Logicien, suivant du regard la Ménagère.
Délicieuse !...
JEAN, à Bérenger.
Un rhinocéros ! Je n’en reviens pas !
Le Vieux Monsieur et le Logicien se dirigent vers la droite, doucement, par où ils
vont sortir. Ils devisent tranquillement.
LE VIEUX MONSIEUR, au Logicien, après avoir jeté un dernier coup d’œil en
direction de la Ménagère.
Charmante, n’est-ce pas ?
LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur. Je vais vous expliquer le syllogisme.
LE VIEUX MONSIEUR
Ah ! oui, le syllogisme !
JEAN, à Bérenger
Je n’en reviens pas ! C’est inadmissible.
Bérenger bâille. LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur.
Le syllogisme comprend la proposition principale, la secondaire et la conclusion.
LE VIEUX MONSIEUR
Quelle conclusion ?
Le Logicien et le Vieux Monsieur sortent.
JEAN
Non, je n’en reviens pas.
BÉRENGER, à Jean.
Ça se voit que vous n’en revenez pas. C’était un rhinocéros, eh bien, oui, c’était
un rhinocéros !... Il est loin... il est loin...
JEAN
Mais voyons, voyons... C’est inouï ! Un rhinocéros en liberté dans la ville, cela
ne vous surprend pas ? On ne devrait pas le permettre ! (Bérenger bâille.) Mettez
donc la main devant votre bouche !...
BÉRENGER
Ouais... ouais... On ne devrait pas le permettre. C’est dangereux. Je n’y avais
pas pensé. Ne vous en faites pas, nous sommes hors d’atteinte.
JEAN
Nous devrions protester auprès des autorités municipales ! À quoi sont-elles
bonnes les autorités municipales ?
BÉRENGER, bâillant, puis mettant vivement la main
à sa bouche.
Oh ! pardon... Peut-être que le rhinocéros s’est-il échappé du jardin zoologique !
JEAN
Vous rêvez debout !
BÉRENGER
Je suis assis.
JEAN
Assis ou debout, c’est la même chose.
BÉRENGER
Il y a tout de même une différence.
JEAN
Il ne s’agit pas de cela.
BÉRENGER
C’est vous qui venez de dire que c’est la même chose, d’être assis ou debout...
JEAN
Vous avez mal compris. Assis ou debout, c’est la même chose, quand on
rêve !...
BÉRENGER
Eh oui, je rêve... La vie est un rêve.
JEAN, continuant.
... Vous rêvez quand vous dites que le rhinocéros s’est échappé du jardin
zoologique...
BÉRENGER
J’ai dit : peut-être...
JEAN, continuant.
... car il n’y a plus de jardin zoologique dans notre ville depuis que les animaux
ont été décimés par la peste... il y a fort longtemps...
BÉRENGER,
même indifférence.
Alors, peut-être vient-il du cirque ?
JEAN
De quel cirque parlez-vous ?
BÉRENGER
Je ne sais pas... un cirque ambulant.
JEAN
Vous savez bien que la mairie a interdit aux nomades de séjourner sur le
territoire de la commune... Il n’en passe plus depuis notre enfance.
BÉRENGER, s’empêchant de bâiller et n’y arrivant pas.
Dans ce cas, peut-être était-il depuis lors resté caché dans les bois marécageux
des alentours ?
JEAN, levant les bras au ciel.
Les bois marécageux des alentours ! Les bois marécageux des alentours ! Mon
pauvre ami, vous êtes tout à fait dans les brumes épaisses de l’alcool.
BÉRENGER,
naïf
Ça c’est vrai... elles montent de l’estomac...
JEAN
Elles vous enveloppent le cerveau. Où connaissez-vous des bois marécageux
dans les alentours ?... Notre province est surnommée « La petite Castille » tellement
elle est désertique !
BÉRENGER, excédé et assez fatigué.
Que sais-je alors ? Peut-être s’est-il abrité sous un caillou ?... Peut-être a-t-il fait
son nid sur une branche desséchée ?...
JEAN
Si vous vous croyez spirituel, vous vous trompez, sachez-le ! Vous êtes
ennuyeux avec... avec vo paradoxes ! Je vous tiens pour incapable de parler
sérieusement !
BÉRENGER
Aujourd’hui, aujourd’hui seulement... À cause de... parce que je...
Il montre sa tête d’un geste vague.
JEAN
Aujourd’hui, autant que d’habitude !
BÉRENGER
Pas autant, tout de même.
JEAN
Vos mots d’esprit ne valent rien !
BÉRENGER
Je ne prétends nullement...
JEAN, l’interrompant.
Je déteste qu’on se paie ma tête !
BÉRENGER,
la main sur le cœur. Je ne me permettrais jamais, mon cher
Jean...
JEAN, l’interrompant. Mon cher Bérenger, vous vous le permettez...
BÉRENGER
Non, ça non, je ne me le permets pas.
JEAN
Si, vous venez de vous le permettre !
BÉRENGER
Comment pouvez-vous penser... ?
JEAN,
l’interrompant.
Je pense ce qui est !
BÉRENGER
Je vous assure...
JEAN, l’interrompant.
... Que vous vous payez ma tête !
BÉRENGER
Vraiment, vous êtes têtu.
JEAN
Vous me traitez de bourrique, par-dessus le marché. Vous voyez
bien, vous m’insultez.
BÉRENGER
Cela ne peut pas me venir à l’esprit.
JEAN
Vous n’avez pas d’esprit !
BÉRENGER
Raison de plus pour que cela ne me vienne pas à l’esprit.
JEAN
Il y a des choses qui viennent à l’esprit même de ceux qui n’en ont pas.
BÉRENGER
Cela est impossible.
JEAN
Pourquoi cela est-il impossible ?
BÉRENGER
Parce que c’est impossible.
JEAN
Expliquez-moi pourquoi cela est impossible, puisque vous prétendez être en
mesure de tout expliquer...
BÉRENGER
Je n’ai jamais prétendu une chose pareille.
JEAN
Alors, pourquoi vous en donnez-vous l’air ! Et, encore une fois, pourquoi
m’insultez-vous ?
BÉRENGER
Je ne vous insulte pas. Au contraire. Vous savez à quel point je vous estime.
JEAN
Si vous m’estimez, pourquoi me contredisez-vous en prétendant qu’il n’est pas
dangereux de laisser courir un rhinocéros en plein centre de la ville, surtout un
dimanche matin, quand les rues sont pleines d’enfants... et aussi d’adultes...
BÉRENGER
Beaucoup sont à la messe. Ceux-là ne risquent rien...
JEAN, l’interrompant.
Permettez... à l’heure du marché, encore.
BÉRENGER
Je n’ai jamais affirmé qu’il n’était pas dangereux de laisser courir un rhinocéros
dans la ville. J’ai dit tout simplement que je n’avais pas réfléchi à ce danger. Je ne
me suis pas posé la question.
JEAN
Vous ne réfléchissez jamais à rien !
BÉRENGER
Bon, d’accord. Un rhinocéros en liberté, ça n’est pas bien.
JEAN
Cela ne devrait pas exister.
BÉRENGER
C’est entendu. Cela ne devrait pas exister. C’est même une chose insensée.
Bien. Pourtant, ce n’est pas une raison de vous quereller avec moi pour ce fauve.
Quelle histoire me cherchez-vous à cause d’un quelconque périssodactyle qui vient
de passer tout à fait par hasard, devant nous ? Un quadrupède stupide qui ne mérite
même pas qu’on en parle ! Et féroce en plus... Et qui a disparu aussi, qui n’existe
plus. On ne va pas se préoccuper d’un animal qui n’existe
pas. Parlons d’autre chose, mon cher Jean, parlons d’autre chose, les sujets de
conversation ne manquent pas... (Il bâille, il prend son verre.) À votre santé !
À ce moment, le Logicien et le Vieux Monsieur entrent de nouveau, par la
droite ; ils iront s’installer, tout en parlant, à une des tables de la terrasse du café,
assez loin de Bérenger et de Jean, en arrière et à droite de ceux-ci.
JEAN
Laissez ce verre sur la table. Ne le buvez pas.
Jean boit une grande gorgée de son pastis et pose le verre
à moitié vide sur la table. Bérenger continue de tenir son verre dans la main,
sans le poser, sans oser le boire non plus.
BÉRENGER
Je ne vais tout de même pas le laisser au Patron !
Il fait mine de vouloir boire.
JEAN
Laissez-le, je vous dis.
BÉRENGER
Bon. (Il veut remettre le verre sur la table. À ce moment passe Daisy, jeune
dactylo blonde, qui traverse le plateau, de droite à gauche. En apercevant Daisy,
Bérenger se lève brusquement et, en se levant, il fait un geste maladroit; le verre
tombe et mouille le pantalon de Jean.) Oh ! Daisy.
JEAN
Attention ! Que vous êtes maladroit.
BÉRENGER
C’est Daisy... excusez-moi... (Il va se cacher, pour ne pas être vu par Daisy.) Je
ne veux pas qu’elle me voie... dans l’état où je suis.
JEAN
Vous êtes impardonnable, absolument impardonnable ! (Il regarde vers Daisy
qui disparaît.) Cette jeune fille vous effraye ?
BÉRENGER
Taisez-vous, taisez-vous.
JEAN
Elle n’a pas l’air méchant, pourtant !
BÉRENGER,
revenant vers Jean une fois que Daisy a disparu. Excusez-moi,
encore une fois, pour...
JEAN
Voilà ce que c’est de boire, vous n’êtes plus maître de vos mouvements, vous
n’avez plus de force dans les mains, vous êtes ahuri, esquinté. Vous creusez votre
propre tombe, mon cher ami. Vous vous perdez.
BÉRENGER
Je n’aime pas tellement l’alcool. Et pourtant si je ne bois pas, ça ne va pas.
C’est comme si j’avais peur, alors je bois pour ne plus avoir peur.
JEAN
Peur de quoi ?
BÉRENGER
Je ne sais pas trop. Des angoisses difficiles à définir. Je me sens mal à l’aise
dans l’existence, parmi les gens, alors je prends un verre. Cela me calme, cela me
détend, j’oublie.
JEAN
Vous vous oubliez !
BÉRENGER
Je suis fatigué, depuis des années fatigué. J’ai du mal à porter le poids de mon
propre corps...
JEAN
C’est de la neurasthénie alcoolique, la mélancolie du buveur de vin...
BÉRENGER, continuant.
Je sens à chaque instant mon corps, comme s’il était de plomb, ou comme si je
portais un autre homme sur le dos. Je ne me suis pas habitué à moi-même. Je ne
sais pas si je suis moi. Dès que je bois un peu, le fardeau disparaît, et je me
reconnais, je deviens moi.
JEAN
Des élucubrations ! Bérenger, regardez-moi. Je pèse plus que vous. Pourtant,
je me sens léger, léger, léger !
Il bouge ses bras comme s’il allait s’envoler. Le Vieux Monsieur et le Logicien
qui sont de nouveau entrés sur le plateau ont fait quelques pas sur la scène en
devisant. Juste à ce moment, ils passent à côté de Jean et de Bérenger. Un bras de
Jean heurte très fort le Vieux Monsieur qui bascule dans les bras du Logicien.
LE LOGICIEN, continuant la discussion. Un exemple de syllogisme... (Il est
heurté.) Oh !...
LE VIEUX MONSIEUR, à Jean.
Attention. (Au Logicien.) Pardon.
JEAN, au Vieux Monsieur.
Pardon.
LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur.
Il n’y a pas de mal.
LE VIEUX MONSIEUR, à Jean.
Il n’y a pas de mal.
Le Vieux Monsieur et le Logicien vont s’asseoir à l’une des tables de la terrasse,
un peu à droite et derrière Jean et Bérenger.
BÉRENGER, à Jean. Vous avez de la force.
JEAN
Oui, j’ai de la force, j’ai de la force pour plusieurs raisons. D’abord, j’ai de la
force parce que j’ai de la force, ensuite j’ai de la force parce que j’ai de la force
morale. J’ai aussi de la force parce que je ne suis pas alcoolisé. Je ne veux pas vous
vexer, mon cher ami, mais je dois vous dire que c’est l’alcool qui pèse en réalité.
LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur.
Voici donc un syllogisme exemplaire. Le chat a quatre pattes. Isidore et Fricot
ont chacun quatre pattes. Donc Isidore et Fricot sont chats.
LE VIEUX MONSIEUR, au Logicien.
Mon chien aussi a quatre pattes.
LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur.
Alors, c’est un chat.
BÉRENGER, à Jean.
Moi, j’ai à peine la force de vivre. Je n’en ai plus envie peut-être.
LE VIEUX MONSIEUR, au Logicien après avoir longuement réfléchi.
Donc, logiquement, mon chien serait un chat.
LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur.
Logiquement, oui. Mais le contraire est aussi vrai.
BÉRENGER, à Jean.
La solitude me pèse. La société aussi.
JEAN, à Bérenger
Vous vous contredisez. Est-ce la solitude qui pèse, ou est-ce la multitude ?
Vous vous prenez pour un penseur et vous n’avez aucune logique.
LE VIEUX MONSIEUR, au Logicien.
C’est très beau, la logique.
LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur
À condition de ne pas en abuser.
BÉRENGER, à Jean.
C’est une chose anormale de vivre.
JEAN
Au contraire. Rien de plus naturel. La preuve : tout le monde vit.
BÉRENGER
Les morts sont plus nombreux que les vivants. Leur nombre augmente. Les
vivants sont rares.
JEAN
Les morts, ça n’existe pas, c’est le cas de le dire !... Ah ! ah !... (Gros rire.)
Ceux-là aussi vous pèsent ? Comment peuvent peser des choses qui n’existent
pas ?
BÉRENGER
Je me demande moi-même si j’existe !
JEAN, à Bérenger.
Vous n’existez pas, mon cher, parce que vous ne pensez pas ! Pensez, et vous
serez.
LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur.
Autre syllogisme : tous les chats sont mortels. Socrate est mortel. Donc Socrate
est un chat.
LE VIEUX MONSIEUR
Et il a quatre pattes. C’est vrai, j’ai un chat qui s’appelle Socrate.
LE LOGICIEN
Vous voyez...
JEAN, à Bérenger
Vous êtes un farceur, dans le fond. Un menteur. Vous dites que la vie ne vous
intéresse pas. Quelqu’un, cependant, vous intéresse !
BÉRENGER
Qui ?
JEAN
Votre petite camarade de bureau, qui vient de passer. Vous en êtes amoureux !
LE VIEUX MONSIEUR, au Logicien.
Socrate était donc un chat !
LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur.
La logique vient de nous le révéler.
JEAN, à Bérenger.
Vous ne vouliez pas qu’elle vous voie dans le triste état où vous vous trouviez.
(Geste de Bérenger.) Cela prouve que tout ne vous est pas indifférent. Mais
comment voulez-vous que Daisy soit séduite par un ivrogne ?
LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur.
Revenons à nos chats.
LE VIEUX MONSIEUR, au Logicien.
Je vous écoute.
BÉRENGER, à Jean.
De toute façon, je crois qu’elle a déjà quelqu’un en vue.
JEAN, à Bérenger.
Qui donc ?
BÉRENGER
Dudard. Un collègue du bureau : licencié en droit, juriste, grand avenir dans la
maison, de l’avenir dans le cœur de Daisy ; je ne peux pas rivaliser avec lui.
LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur.
Le chat Isidore a quatre pattes.
LE VIEUX MONSIEUR
Comment le savez-vous ?
LE LOGICIEN
C’est donné par hypothèse.
BÉRENGER, à Jean.
Il est bien vu par le chef. Moi, je n’ai pas d’avenir, pas fait d’études, je n’ai
aucune chance.
LE VIEUX MONSIEUR, au Logicien.
Ah ! par hypothèse !
JEAN, à Bérenger.
Et vous renoncez, comme cela...
BÉRENGER, à Jean.
Que pourrais-je faire ?
LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur
Fricot aussi a quatre pattes. Combien de pattes auront Fricot et Isidore ?
LE VIEUX MONSIEUR, au Logicien.
Ensemble ou séparément ?
JEAN, à Bérenger.
La vie est une lutte, c’est lâche de ne pas combattre !
LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur.
Ensemble, ou séparément, c’est selon.
BÉRENGER, à Jean.
Que voulez-vous, je suis désarmé.
JEAN
Armez-vous, mon cher, armez-vous.
LE VIEUX MONSIEUR, au Logicien, après avoir péniblement réfléchi.
Huit, huit pattes.
LE LOGICIEN
La logique mène au calcul mental.
LE VIEUX MONSIEUR Elle a beaucoup de facettes !
BÉRENGER, à Jean.
Où trouver les armes ?
LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur.
La logique n’a pas de limites !
JEAN
En vous-même.
Par votre volonté.
BÉRENGER, à Jean.
Quelles armes ?
LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur.
Vous allez voir...
JEAN, à Bérenger.
Les armes de la patience, de la culture, les armes de l’intelligence. (Bérenger
bâille.) Devenez un esprit vif et brillant. Mettez-vous à la page.
BÉRENGER, à Jean.
Comment se mettre à la page ?
LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur.
J’enlève deux pattes à ces chats. Combien leur en restera-t-il à chacun ?
LE VIEUX MONSIEUR
C’est compliqué.
BÉRENGER, à Jean.
C’est compliqué.
LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur.
C’est simple au contraire.
LE VIEUX MONSIEUR, au Logicien.
C’est facile pour vous, peut-être, pas pour moi.
BÉRENGER, à Jean
C’est facile pour vous, peut-être, pas pour moi.
LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur
Faites un effort de pensée, voyons. Appliquez-vous.
JEAN, à Bérenger.
Faites un effort de pensée, voyons. Appliquez-vous.
LE VIEUX MONSIEUR, au Logicien.
Je ne vois pas.
BÉRENGER, à Jean.
Je ne vois vraiment pas.
LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur.
On doit tout vous dire.
JEAN, à Bérenger.
On doit tout vous dire.
LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur.
Prenez une feuille de papier, calculez. On enlève six pattes aux deux chats,
combien de pattes restera-t-il à chaque chat ?
LE VIEUX MONSIEUR
Attendez...
Il calcule sur une feuille de papier qu’il tire de sa poche.
JEAN
Voilà ce qu’il faut faire : vous vous habillez correctement, vous vous rasez tous
les jours, vous mettez une chemise propre.
BÉRENGER, à Jean.
C’est cher, le blanchissage...
JEAN, à Bérenger.
Économisez sur l’alcool. Ceci, pour l’extérieur : chapeau, cravate comme celleci,
costume élégant, chaussures bien cirées.
En parlant des éléments vestimentaires, Jean montre avec fatuité son propre
chapeau, sa propre cravate, ses propres souliers.
LE VIEUX MONSIEUR, au Logicien.
Il y a plusieurs solutions possibles.
LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur.
Dites.
BÉRENGER, à Jean.
Ensuite, que faire ? Dites...
LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur.
Je vous écoute.
BÉRENGER, à Jean.
Je vous écoute.
JEAN, à Bérenger.
Vous êtes timide, mais vous avez des dons.
BÉRENGER, à Jean.
Moi, j’ai des dons ?
JEAN
Mettez-les en valeur. Il faut être dans le coup. Soyez au courant des
événements littéraires et culturels de notre époque.
LE VIEUX MONSIEUR, au Logicien.
Une première possibilité : un chat peut avoir quatre pattes, l’autre deux.
BÉRENGER, à Jean.
J’ai si peu de temps libre.
LE LOGICIEN
Vous avez des dons, il suffisait de les mettre en valeur.
JEAN
Le peu de temps libre que vous avez, mettez-le donc à profit. Ne vous laissez
pas aller à la dérive.
LE VIEUX MONSIEUR
Je n’ai guère eu le temps. J’ai été fonctionnaire.
LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur.
On trouve toujours le temps de s’instruire.
JEAN, à Bérenger.
On a toujours le temps.
BÉRENGER, à Jean.
C’est trop tard.
LE VIEUX MONSIEUR, au Logicien.
C’est un peu tard, pour moi.
JEAN, à Bérenger.
Il n’est jamais trop tard.
LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur.
Il n’est jamais trop tard.
JEAN, à Bérenger.
Vous avez huit heures de travail, comme moi, comme tout le monde, mais le
dimanche, mais le soir, mais les trois semaines de vacances en été ? Cela suffit,
avec de la méthode.
LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur.
Alors, les autres solutions ? Avec méthode, avec méthode...
Le Monsieur se met à calculer de nouveau.
JEAN, à Bérenger.
Tenez, au lieu de boire et d’être malade, ne vaut-il pas mieux être frais et
dispos, même au bureau ? Et vous pouvez passer vos moments disponibles d’une
façon intelligente.
BÉRENGER, à Jean.
C’est-à-dire ?...
JEAN, à Bérenger.
Visitez les musées, lisez des revues littéraires, allez entendre des conférences.
Cela vous sortira de vos angoisses, cela vous formera l’esprit. En quatre semaines,
vous êtes un homme cultivé.
BÉRENGER, à Jean.
Vous avez raison !
LE VIEUX MONSIEUR, au Logicien.
Il peut y avoir un chat à cinq pattes...
JEAN, à Bérenger.
Vous le dites vous-même.
LE VIEUX MONSIEUR, au Logicien.
Et un autre chat à une patte. Mais alors seront-ils toujours des chats ?
LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur.
Pourquoi pas ?
JEAN, à Bérenger
Au lieu de dépenser tout votre argent disponible en spiritueux, n’est-il pas
préférable d’acheter des billets de théâtre pour voir un spectacle intéressant ?
Connaissez-vous le théâtre d’avant-garde, dont on parle tant ? Avez-vous vu les
pièces de Ionesco ?
BÉRENGER, à Jean.
Non, hélas ! J’en ai entendu parler seulement.
LE VIEUX MONSIEUR, au Logicien.
En enlevant les deux pattes sur huit, des deux chats...
JEAN, à Bérenger.
Il en passe une, en ce moment. Profitez-en.
LE VIEUX MONSIEUR
Nous pouvons avoir un chat à six pattes...
BÉRENGER
Ce sera une excellente initiation à la vie artistique de notre temps.
LE VIEUX MONSIEUR, au Logicien.
Et un chat, sans pattes du tout.
BÉRENGER
Vous avez raison, vous avez raison. Je vais me mettre à la page, comme vous
dites.
LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur.
Dans ce cas, il y aurait un chat privilégié.
BÉRENGER, à Jean.
Je vous le promets.
JEAN
Promettez-le-vous à vous-même, surtout.
LE VIEUX MONSIEUR
Et un chat aliéné de toutes ses pattes, déclassé ?
BÉRENGER
Je me le promets solennellement. Je tiendrai parole à moi-même.
LE LOGICIEN
Cela ne serait pas juste. Donc ce ne serait pas logique.
BÉRENGER, à Jean.
Au lieu de boire, je décide de cultiver mon esprit. Je me sens déjà mieux. J’ai
déjà la tête plus claire.
JEAN
Vous voyez bien !
LE VIEUX MONSIEUR, au Logicien.
Pas logique ?
BÉRENGER
Dès cet après-midi, j’irai au musée municipal. Pour ce soir, j’achète deux places
au théâtre. M’accompagnez-vous ?
LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur.
Car la justice, c’est la logique.
JEAN, à Bérenger.
Il faudra persévérer. Il faut que vos bonnes intentions durent.
LE VIEUX MONSIEUR, au Logicien.
Je saisis. La justice...
BÉRENGER, à Jean.
Je vous le promets, je me le promets. M’accompagnez-vous au musée cet
après-midi ?
JEAN, à Bérenger.
Cet après-midi, je fais la sieste, c’est dans mon programme.
LE VIEUX MONSIEUR, au Logicien.
La justice, c’est encore une facette de la logique.
BÉRENGER, à Jean.
Mais vous voulez bien venir avec moi ce soir au théâtre ?
JEAN
Non, pas ce soir.
LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur.
Votre esprit s’éclaire !
JEAN, à Bérenger.
Je souhaite que vous persévériez dans vos bonnes intentions. Mais, ce soir, je
dois rencontrer des amis à la brasserie.
BÉRENGER
À la brasserie ?
LE VIEUX MONSIEUR, au Logicien.
D’ailleurs, un chat sans pattes du tout...
JEAN, à Bérenger.
J’ai promis d’y aller. Je tiens mes promesses.
LE VIEUX MONSIEUR, au Logicien.
... ne pourrait plus courir assez vite pour attraper les souris.
BÉRENGER, à Jean.
Ah ! mon cher, c’est à votre tour de donner le mauvais exemple ! Vous allez
vous enivrer.
LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur. Vous faites déjà des progrès en logique !
On commence de nouveau à entendre, se rapprochant toujours très vite, un
galop rapide, un barrissement, les bruits précipités des sabots d’un rhinocéros, son
souffle bruyant, mais cette fois, en sens inverse, du fond de la scène vers le devant,
toujours en coulisse, à gauche.
JEAN, furieux, à Bérenger.
Mon cher ami, une fois n’est pas coutume. Aucun rapport avec vous. Car vous...
vous... ce n’est pas la même chose...
BÉRENGER, à Jean.
Pourquoi ne serait-ce pas la même chose ?
JEAN, criant pour dominer le bruit venant de la boutique. Je ne suis pas un
ivrogne, moi !
LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur.
Même sans pattes, le chat doit attraper les souris. C’est dans sa nature.
BÉRENGER, criant très fort.
Je ne veux pas dire que vous êtes un ivrogne. Mais pourquoi le serais-je, moi,
plus que vous, dans un cas semblable ?
LE VIEUX MONSIEUR, criant au Logicien.
Qu’est-ce qui est dans la nature du chat ?
JEAN, à Bérenger; même jeu.
Parce que tout est affaire de mesure. Contrairement à vous, je suis un homme
mesuré.
LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur, mains en cornet à l’oreille.
Qu’est-ce que vous dites ?
Grands bruits couvrant les paroles des quatre personnages.
BÉRENGER, mains en cornet à l’oreille, à Jean.
Tandis que moi, quoi, qu’est-ce que vous dites ?
JEAN, hurlant.
Je dis que...
LE VIEUX MONSIEUR, hurlant.
Je dis que...
JEAN, prenant conscience des bruits qui sont très proches.
Mais que se passe-t-il ?
LE LOGICIEN
Mais qu’est-ce que c’est ?
JEAN se lève, fait tomber sa chaise en se levant, regarde vers la coulisse
gauche d’où proviennent les bruits d’un rhinocéros passant en sens inverse.
Oh ! un rhinocéros !
LE LOGICIEN se lève, fait tomber sa chaise.
Oh ! un rhinocéros !
LE VIEUX MONSIEUR, même jeu.
Oh ! un rhinocéros !
BÉRENGER, toujours assis, mais plus réveillé cette fois.
Rhinocéros ! En sens inverse.
LA SERVEUSE, sortant avec un plateau et des verres.
Qu’est-ce que c’est ? Oh ! un rhinocéros !
Elle laisse tomber le plateau; les verres se brisent.
LE PATRON, sortant de la boutique.
Qu’est-ce que c’est ?
LA SERVEUSE, au Patron.
Un rhinocéros !
LE LOGIGIEN
Un rhinocéros, à toute allure sur le trottoir d’en face !
L’ÉPICIER, sortant de la boutique.
Oh ! un rhinocéros !
JEAN
Oh ! un rhinocéros !
L’ÉPICIÈRE, sortant la tête par la fenêtre, au-dessus de la boutique.
Oh ! un rhinocéros !
LE PATRON, à la Serveuse. Ce n’est pas une raison pour casser les verres.
JEAN
Il fonce droit devant lui, frôle les étalages.
DAISY, venant de la gauche.
Oh ! un rhinocéros !
BÉRENGER, apercevant Daisy.
Oh ! Daisy !
On entend des pas précipités de gens qui fuient, des oh ! des ah ! comme tout à
l’heure.
LA SERVEUSE
Ça alors !
LE PATRON, à la Serveuse. Vous me la payerez, la casse !
Bérenger essaie de se dissimuler, pour ne pas être vu par Daisy. Le Vieux
Monsieur, le Logicien, l’Épicière, l’Épicier se dirigent vers le milieu du plateau et
disent:
ENSEMBLE
Ça alors !
JEAN et BÉRENGER
Ça alors !
On entend un miaulement déchirant, puis le cri, tout aussi déchirant, d’une
femme.
TOUS
Oh !
Presque au même instant, et tandis que les bruits s’éloignent rapidement,
apparaît la Ménagère de tout à l’heure, sans son panier, mais tenant dans ses bras
un chat tué et ensanglanté.
LA MÉNAGÈRE, se lamentant. Il a écrasé mon chat, il a écrasé mon chat !
LA SERVEUSE
Il a écrasé son chat !
L’Épicier, l’Épicière, à la fenêtre, le Vieux Monsieur, Daisy, le Logicien entourent
la Ménagère, ils disent :
ENSEMBLE
Si c’est pas malheureux, pauvre petite bête !
LE VIEUX MONSIEUR
Pauvre petite bête !
DAISY et LA SERVEUSE Pauvre petite bête !
L’ÉPICIER, L’ÉPICIÈRE, à la fenêtre,
LE VIEUX MONSIEUR, LE LOGIGIEN
Pauvre petite bête !
LE PATRON, à la Serveuse, montrant les verres brisés, les chaises renversées.
Que faites-vous donc ? Ramassez-moi cela !
À leur tour, Jean et Bérenger se précipitent, entourent la Ménagère qui se
lamente toujours, le chat mort dans ses bras.
LA SERVEUSE, se dirigeant vers la terrasse du café pour ramasser les débris
de verres et les chaises renversées, tout en regardant en arrière, vers la Ménagère.
Oh ! pauvre petite bête !
LE PATRON, indiquant du doigt, à la Serveuse, les chaises et les verres brisés.
Là, là !
LE VIEUX MONSIEUR, à l’Épicier.
Qu’est-ce que vous en dites ?
BÉRENGER, à la Ménagère.
Ne pleurez pas, Madame, vous nous fendez le cœur !
DAISY, à Bérenger.
Monsieur Bérenger... Vous étiez là ? Vous avez vu ?
BÉRENGER, à Daisy.
Bonjour, mademoiselle Daisy, je n’ai pas eu le temps de me raser, excusez-moi
de...
LE PATRON, contrôlant le ramassage des débris puis jetant un coup d’œil vers
la Ménagère.
Pauvre petite bête !
LA SERVEUSE ramassant les débris, le dos tourné à la Ménagère.
Pauvre petite bête !
Évidemment, toutes ces répliques doivent être dites très rapidement, presque
simultanément.
L’ÉPICIÈRE, à la fenêtre.
Ça, c’est trop fort !
JEAN
Ça, c’est trop fort !
LA MÉNAGÈRE, se lamentant et berçant le chat mort dans ses bras.
Mon pauvre Mitsou, mon pauvre Mitsou !
LE VIEUX MONSIEUR, à la Ménagère.
J’aurais aimé vous revoir en d’autres circonstances !
LE LOGIGIEN, à la Ménagère.
Que voulez-vous, Madame, tous les chats sont mortels ! Il faut se résigner.
LA MÉNAGÈRE, se lamentant.
Mon chat, mon chat, mon chat !
LE PATRON, à la Serveuse, qui a le tablier plein de brisures de verre.
Allez, portez cela à la poubelle ! (Il a relevé les chaises.) Vous me devez mille
francs !
LA SERVEUSE, rentrant dans la boutique, au Patron.
Vous ne pensez qu’à vos sous.
L’ÉPICIÈRE, à la Ménagère, de la fenêtre.
Calmez-vous, Madame.
LE VIEUX MONSIEUR, à la Ménagère.
Calmez-vous, chère Madame.
L’ÉPICIÈRE, de la fenêtre.
Ça fait de la peine, quand même !
LA MÉNAGÈRE
Mon chat !
mon chat ! mon chat !
DAISY
Ah ! oui, ça fait de la peine quand même
LE VIEUX MONSIEUR, soutenant la Ménagère et se dirigeant avec elle à une
table de la terrasse ; il est suivi de tous les autres.
Asseyez-vous là, Madame.
JEAN, au Vieux Monsieur
Qu’est-ce que vous en dites ?
L’ÉPICIER, au Logicien.
Qu’est-ce que vous en dites ?
L’ÉPICIÈRE, à Daisy, de la fenêtre.
Qu’est-ce que vous en dites ?
LE PATRON, à la Serveuse qui réapparaît, tandis qu’on fait asseoir, à une des
tables de la terrasse, la Ménagère en larmes, berçant toujours le chat mort.
Un verre d’eau pour Madame.
LE VIEUX MONSIEUR, à la Dame. Asseyez-vous, chère Madame !
JEAN
Pauvre femme !
L’ÉPICIÈRE, de la fenêtre
Pauvre bête !
BÉRENGER, à la Serveuse.
Apportez-lui un cognac plutôt.
LE PATRON, à la Serveuse.
Un cognac ! (Montrant Bérenger.) C’est Monsieur qui paye !
La Serveuse entre dans la boutique en disant :
LA SERVEUSE
Entendu, un cognac !
LA MÉNAGÈRE, sanglotant
Je n’en veux pas, je n’en veux pas !
L’ÉPICIER
Il est déjà passé tout à l’heure devant la boutique.
JEAN, à l’Épicier
Ça n’était pas le même !
L’ÉPICIER, à Jean
Pourtant...
L’ÉPICIÈRE
Oh ! si, c’était le même.
DAISY
C’est la deuxième fois qu’il en passe ?
LE PATRON Je crois que c’était le même.
JEAN
Non, ce n’était pas le même rhinocéros. Celui de tout à l’heure avait deux
cornes sur le nez, c’était un rhinocéros d’Asie ; celui-ci n’en avait qu’une, c’était un
rhinocéros d’Afrique !
La Serveuse sort avec un verre de cognac, le porte à la Dame.
LE VIEUX MONSIEUR
Voilà du cognac pour vous remonter.
LA MÉNAGÈRE, en larmes.
Noon...
BÉRENGER, soudain énervé, à Jean.
Vous dites des sottises !... Comment avez-vous pu distinguer les cornes ! Le
fauve est passé à une telle vitesse, à peine avons-nous pu l’apercevoir...
DAISY, à la Ménagère.
Mais si, ça vous fera du bien !
LE VIEUX MONSIEUR, à Bérenger.
En effet, il allait vite.
LE PATRON, à la Ménagère.
Goûtez-y, il est bon.
BÉRENGER, à Jean.
Vous n’avez pas eu le temps de compter ses cornes... L’ÉPICIÈRE, à la
Serveuse, de sa fenêtre. Faites-la boire.
BÉRENGER, à Jean.
En plus, il était enveloppé d’un nuage de poussière...
DAISY, à la Ménagère.
Buvez, Madame.
LE VIEUX MONSIEUR, à la même.
Un petit coup, ma chère petite Dame... courage...
La Serveuse fait boire la Ménagère, en portant le verre à ses lèvres ; celle-ci fait
mine de refuser, et boit quand même.
LA SERVEUSE
Voilà !
L’ÉPICIÈRE, de sa fenêtre, et DAISY
Voilà !
JEAN, à Bérenger.
Moi, je ne suis pas dans le brouillard. Je calcule vite, j’ai l’esprit clair !
LE VIEUX MONSIEUR, à la Ménagère.
Ça va mieux ?
BÉRENGER, à Jean.
Il fonçait tête baissée, voyons.
LE PATRON, à la Ménagère.
N’est-ce pas qu’il est bon !
JEAN, à Bérenger.Justement, on voyait mieux.
LA MÉNAGÈRE, après avoir bu
Mon chat !
BÉRENGER, irrité, à Jean.
Sottises ! Sottises !
L’ÉPICIÈRE, de sa fenêtre, à la Ménagère.
J’ai un autre chat, pour vous.
JEAN, à Bérenger.
Moi ? Vous osez prétendre que je dis des sottises ?
LA MÉNAGÈRE, à l’Épicière.
Je n’en veux pas d’autre !
Elle sanglote, en berçant son chat.
BÉRENGER, à Jean.
Oui, parfaitement, des sottises.
LE PATRON, à la Ménagère.
Faites-vous une raison !
JEAN, à Bérenger.
Je ne dis jamais de sottises, moi !
LE VIEUX MONSIEUR, à la Ménagère.
Soyez philosophe !
BÉRENGER, à Jean.
Et vous n’êtes qu’un prétentieux ! (Élevant la voix :) Un pédant...
LE PATRON, à Jean et à Bérenger.
Messieurs, Messieurs !
BÉRENGER, à Jean, continuant.
... Un pédant, qui n’est pas sûr de ses connaissances, car, d’abord, c’est le
rhinocéros d’Asie qui a une corne sur le nez, le rhinocéros d’Afrique, lui, en a deux...
Les autres personnages délaissent la Ménagère et vont entourer Jean et
Bérenger qui discutent très fort.
JEAN, à Bérenger.
Vous vous trompez, c’est le contraire !
LA MÉNAGÈRE, seule.
Il était si mignon !
BÉRENGER
Voulez-vous parier ?
LA SERVEUSE
Ils veulent parier !
DAISY, à Bérenger.
Ne vous énervez pas, monsieur Bérenger.
JEAN, à Bérenger.
Je ne parie pas avec vous. Les deux cornes, c’est vous qui les avez ! Espèce
d’Asiatique !
LA SERVEUSE
Oh !
L’ÉPICIÈRE, de la fenêtre, à l’Épicier.
Ils vont se battre.
L’ÉPICIER, à l’Épicière.
Penses-tu, c’est un pari !
LE PATRON, à Jean et à Bérenger.
Pas de scandale ici.
LE VIEUX MONSIEUR
Voyons... Quelle espèce de rhinocéros n’a qu’une corne sur le nez ? (À
l’Épicier.) Vous qui êtes commerçant, vous devez savoir !
L’ÉPICIÈRE, de la fenêtre, à l’Épicier.
Tu devrais savoir !
BÉRENGER, à Jean.
Je n’ai pas de corne.
Je n’en porterai jamais !
L’ÉPICIER, au Vieux Monsieur.
Les commerçants ne peuvent pas tout savoir !
JEAN, à Bérenger.
Si !
BÉRENGER, à Jean.
Je ne suis pas asiatique non plus. D’autre part, les Asiatiques sont des hommes
comme tout le monde...
LA SERVEUSE
Oui, les Asiatiques sont des hommes comme vous et moi...
LE VIEUX MONSIEUR, au Patron.
C’est juste !
LE PATRON, à la Serveuse.
On ne vous demande pas votre avis !
DAISY, au Patron.
Elle a raison.
Ce sont des hommes comme nous.
La Ménagère continue de se lamenter, pendant toute cette discussion.
LA MÉNAGÈRE
Il était si doux, il était comme nous.
JEAN, hors de lui.
Ils sont jaunes !
Le Logicien, à l’écart, entre la Ménagère et le groupe qui s’est formé autour de
Jean et de Bérenger, suit la controverse attentivement, sans y participer.
JEAN
Adieu, Messieurs ! (À Bérenger.) Vous, je ne vous salue pas !
LA MÉNAGÈRE, même jeu.
Il nous aimait tellement !
Elle sanglote.
DAISY
Voyons, monsieur Bérenger, voyons, monsieur Jean...
LE VIEUX MONSIEUR
J’ai eu des amis asiatiques. Peut-être n’étaient-ils pas de vrais Asiatiques...
LE PATRON
J’en ai connu des vrais.
LA SERVEUSE, à l’Épicière.
J’ai eu un ami asiatique.
LA MÉNAGÈRE, même jeu.
Je l’ai eu tout petit !
JEAN, toujours hors de lui.
Ils sont jaunes ! jaunes ! très jaunes !
BÉRENGER, à Jean.
En tout cas, vous, vous êtes écarlate !
L’ÉPICIÈRE, de la fenêtre, et
LA SERVEUSE
Oh !
LE PATRON
Ça tourne mal !
LA MÉNAGÈRE, même jeu
Il était si propre !
Il faisait dans sa sciure !
JEAN, à Bérenger.
Puisque c’est comme ça, vous ne me verrez plus !Je perds mon temps avec un
imbécile de votre espèce.
LA MÉNAGÈRE, même jeu. Il se faisait comprendre !
Jean sort vers la droite, très vite, furieux. Il se retourne toutefois avant de sortir
pour de bon.
LE VIEUX MONSIEUR, à l’Épicier
Il y a aussi des Asiatiques blancs, noirs, bleus, d’autres comme nous.
JEAN, à Bérenger
Ivrogne !
Tous le regardent consternés.
BÉRENGER, en direction de Jean.
Je ne vous permets pas !
TOUS, en direction de Jean.
Oh !
LA MÉNAGÈRE, même jeu.
Il ne lui manquait que la parole. Même pas !
DAISY, à Bérenger.
Vous n’auriez pas dû le mettre en colère.
BÉRENGER, à Daisy. Ce n’est pas ma faute...
LE PATRON, à la Serveuse.
Allez chercher un petit cercueil, pour cette pauvre bête...
LE VIEUX MONSIEUR, à Bérenger.
Je pense que vous avez raison. Le rhinocéros d’Asie a deux cornes, le
rhinocéros d’Afrique en a une...
L’ÉPICIER
Monsieur soutenait le contraire.
DAISY, à Bérenger.
Vous avez tort tous les deux !
LE VIEUX MONSIEUR, à Bérenger.
Vous avez tout de même eu raison.
LA SERVEUSE, à la Ménagère.
Venez, Madame, on va le mettre en boîte.
LA MÉNAGÈRE, sanglotant éperdument.
Jamais ! jamais !
L’ÉPICIER
Je m’excuse; moi, je pense que c’est monsieur Jean qui avait raison.
DAISY, se tournant vers la Ménagère.
Soyez raisonnable, Madame !
Daisy et la Serveuse entraînent la Ménagère, avec son chat mort, vers l’entrée
du café.
LE VIEUX MONSIEUR, à Daisy et à la Serveuse.
Voulez-vous que je vous accompagne ?
L’ÉPICIER
Le rhinocéros d’Asie a une corne, le rhinocéros d’Afrique, deux.Et vice versa.
DAISY, au Vieux Monsieur.
Ce n’est pas la peine.
Daisy et la Serveuse entrent dans le café, entraînant la Ménagère toujours
inconsolée.
L’ÉPICIÈRE, à l’Épicier, de sa fenêtre.
Oh ! toi, toujours des idées pas comme tout le monde !
BÉRENGER, à part, tandis que les autres continuent de discuter au sujet des
cornes du rhinocéros.
Daisy a raison, je n’aurais pas dû le contredire.
LE PATRON, à l’Épicière.
Votre mari a raison, le rhinocéros d’Asie a deux cornes, celui d’Afrique doit en
avoir deux, et vice versa.
BÉRENGER, à part.
Il ne supporte pas la contradiction.La moindre objection le fait écumer.
LE VIEUX MONSIEUR, au Patron.
Vous faites erreur, mon ami.
LE PATRON, au Vieux Monsieur.
Je vous demande bien pardon !...
BÉRENGER, à part.
La colère est son seul défaut.
L’ÉPICIÈRE, de sa fenêtre, au Vieux Monsieur, au Patron et à l’Épicier.
Peut-être sont-ils tous les deux pareils.
BÉRENGER, à part.
Dans le fond, il a un cœur d’or, il m’a rendu d’innombrables services.
LE PATRON, à l’Épicière.
L’autre ne peut qu’en avoir une, si l’un en a deux.
LE VIEUX MONSIEUR
Peut-être c’est l’un qui en a une, c’est l’autre qui en a deux.
BÉRENGER, à part.
Je regrette de ne pas avoir été plus conciliant. Mais pourquoi s’entête-t-il ? Je
ne voulais pas le pousser à bout. (Aux autres.) Il soutient toujours des énormités ! Il
veut toujours épater tout le monde par son savoir. Il n’admet jamais qu’il pourrait se
tromper.
LE VIEUX MONSIEUR, à Bérenger. Avez-vous des preuves ?
BÉRENGER
À quel sujet ?
LE VIEUX MONSIEUR
Votre affirmation de tout à l’heure qui a provoqué votre fâcheuse controverse
avec votre ami.
L’ÉPICIER, à Bérenger.
Oui, avez-vous des preuves ?
LE VIEUX MONSIEUR, à Bérenger.
Comment savez-vous que l’un des deux rhinocéros a deux cornes et l’autre
une ? Et lequel ?
L’ÉPICIÈRE Il ne le sait pas plus que nous.
BÉRENGER
D’abord, on ne sait pas s’il y en a eu deux. Je crois même qu’il n’y a eu qu’un
rhinocéros.
LE PATRON
Admettons qu’il y en ait eu deux. Qui est unicorne, le rhinocéros d’Asie ?
LE VIEUX MONSIEUR
Non. C’est le rhinocéros d’Afrique qui est bicornu. Je le crois.
LE PATRON
Qui est bicornu ?
L’ÉPICIER
Ce n’est pas celui d’Afrique.
L’ÉPICIÈRE
Il n’est pas facile de se mettre d’accord.
LE VIEUX MONSIEUR
Il faut tout de même élucider ce problème.
LE LOGICIEN, sortant de sa réserve.
Messieurs, excusez-moi d’intervenir. Là n’est pas la question.
Permettez-moi de me présenter...
LA MÉNAGÈRE, en larmes.
C’est un Logicien !
LE PATRON
Oh ! il est Logicien !
LE VIEUX MONSIEUR, présentant le Logicien à Bérenger.
Mon ami, le Logicien !
BÉRENGER
Enchanté, Monsieur.
LE LOGIGIEN, continuant.
... Logicien professionnel : voici ma carte d’identité.
Il montre sa carte.
BÉRENGER
Très honoré, Monsieur.
L’ÉPICIER Nous sommes très honorés.
LE PATRON
Voulez-vous nous dire alors, monsieur le Logicien, si le rhinocéros africain est
unicornu...
LE VIEUX MONSIEUR
Ou bicornu...
L’ÉPICIÈRE
Et si le rhinocéros asiatique est bicornu.
L’ÉPICIER
Ou bien unicornu.
LE LOGICIEN
Justement, là n’est pas la question. C’est ce que je me dois de préciser.
L’ÉPICIER
C’est pourtant ce qu’on aurait voulu savoir.
LE LOGIGIEN
Laissez-moi parler, Messieurs.
LE VIEUX MONSIEUR
Laissons-le parler.
L’ÉPICIER, à l’Épicière, de la fenêtre.
Laissez-le donc parler.
LE PATRON
On vous écoute, Monsieur.
LE LOGICIEN, à Bérenger.
C’est à vous, surtout, que je m’adresse. Aux autres personnes présentes aussi.
L’ÉPICIER
À nous aussi...
LE LOGIGIEN
Voyez-vous, le débat portait tout d’abord sur un problème dont vous vous êtes
malgré vous écarté. Vous vous demandiez, au départ, si le rhinocéros qui vient de
passer est bien celui de tout à l’heure, ou si c’en est un autre. C’est à cela qu’il faut
répondre.
BÉRENGER
De quelle façon ?
LE LOGIGIEN
Voici : vous pouvez avoir vu deux fois un même rhinocéros portant une seule
corne...
L’ÉPICIER, répétant, comme pour mieux comprendre. Deux fois le même
rhinocéros.
LE PATRON, même jeu.
Portant une seule corne...
LE LOGIGIEN, continuant.
...
Comme vous pouvez avoir vu deux fois un même rhinocéros à deux cornes.
LE VIEUX MONSIEUR, répétant. Un seul rhinocéros à deux cornes, deux fois...
LE LOGICIEN
C’est cela. Vous pouvez encore avoir vu un premier rhinocéros à une corne,
puis un autre, ayant également une seule corne.
L’ÉPICIÈRE, de la fenêtre.
Ha, ha...
LE LOGIGIEN
Et aussi un premier rhinocéros à deux cornes, puis un second rhinocéros à
deux cornes.
LE PATRON
C’est exact.
LE LOGICIEN Maintenant : si vous aviez vu...
L’ÉPICIER
Si nous avions vu...
LE VIEUX MONSIEUR Oui, si nous avions vu...
LE LOGIGIEN
Si vous aviez vu la première fois un rhinocéros à deux cornes...
LE PATRON
À deux cornes...
LE LOGIGIEN
... La seconde fois un rhinocéros à une corne...
L’ÉPICIER
À une corne.
LE LOGIGIEN
... Cela ne serait pas concluant non plus.
LE VIEUX MONSIEUR
Tout cela ne serait pas concluant.
LE PATRON
Pourquoi?
L’ÉPICIÈRE
Ah ! là, là... J’y comprends rien.
L’ÉPICIER
Ouais ! ouais !
L’Épicière, haussant les épaules, disparaît de sa fenêtre.
LE LOGIGIEN
En effet, il se peut que depuis tout à l’heure le rhinocéros ait perdu une de ses
cornes, et que celui de tout de suite soit celui de tout à l’heure.
BÉRENGER
Je comprends, mais...
LE VIEUX MONSIEUR, interrompant Bérenger.
N’interrompez pas.
LE LOGICIEN
Il se peut aussi que deux rhinocéros à deux cornes aient perdu tous les deux
une de leurs cornes.
LE VIEUX MONSIEUR
C’est possible.
LE PATRON
Oui, c’est possible.
L’ÉPICIER
Pourquoi pas !
BÉRENGER
Oui, toutefois...
LE VIEUX MONSIEUR, à Bérenger.
N’interrompez pas.
LE LOGICIEN
Si vous pouviez prouver avoir vu la première fois un rhinocéros à une corne,
qu’il fût asiatique ou africain...
LE VIEUX MONSIEUR Asiatique ou africain...
LE LOGICIEN
... La seconde fois, un rhinocéros à deux cornes...
LE VIEUX MONSIEUR
À deux cornes !
LE LOGICIEN
... qu’il fût, peu importe, africain ou asiatique...
L’ÉPICIER
Africain ou asiatique...
LE LOGICIEN, continuant la démonstration.
... À ce moment-là, nous pourrions conclure que nous avons affaire à deux
rhinocéros différents, car il est peu probable qu’une deuxième corne puisse pousser
en quelques minutes, de façon visible, sur le nez d’un rhinocéros...
LE VIEUX MONSIEUR
C’est peu probable.
LE LOGIGIEN, enchanté de son raisonnement.
... Cela ferait d’un rhinocéros asiatique ou africain...
LE VIEUX MONSIEUR
Asiatique ou africain.
LE LOGICIEN
... Un rhinocéros africain ou asiatique.
LE PATRON
Africain ou asiatique.
L’ÉPICIER
Ouais, ouais.
LE LOGICIEN
... Or, cela n’est pas possible en bonne logique, une même créature ne pouvant
être née en deux lieux à la fois...
LE VIEUX MONSIEUR
Ni même successivement.
LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur.
C’est ce qui est à démontrer.
BÉRENGER, au Logicien.
Cela me semble clair, mais cela ne résout pas la question.
LE LOGICIEN, à Bérenger, en souriant d’un air compétent.
Évidemment, cher Monsieur, seulement, de cette façon, le problème est posé
de façon correcte.
LE VIEUX MONSIEUR
C’est tout à fait logique.
LE LOGIGIEN, soulevant son chapeau.
Au revoir, Messieurs.
Il se retourne et sortira par la gauche, suivi du Vieux Monsieur.
LE VIEUX MONSIEUR
Au revoir, Messieurs.
Il soulève son chapeau et sort à la suite du Logicien. L’ÉPICIER
C’est peut-être logique...
À ce moment, du café, la Ménagère, en grand deuil, sort, tenant une boite, elle
est suivie par Daisy et la Serveuse, comme pour un enterrement. Le cortège se
dirige vers la sortie à droite.
L’ÉPICIER, continuant.
... C’est peut-être logique, cependant pouvons-nous admettre que nos chats
soient écrasés sous nos yeux par des rhinocéros à une corne, ou à deux cornes,
qu’ils soient asiatiques, ou qu’ils soient africains ?
Il montre, d’un geste théâtral, le cortège qui est en train de sortir.
LE PATRON
Il a raison, c’est juste ! Nous ne pouvons pas permettre que nos chats soient
écrasés par des rhinocéros, ou par n’importe quoi !
L’ÉPICIER
Nous ne pouvons pas le permettre !
L’ÉPICIÈRE sortant sa tête, par la porte de la boutique,
à l’Épicier.
Alors, rentre ! Les clients vont venir !
L’ÉPICIER, se dirigeant vers la boutique. Non, nous ne pouvons pas le
permettre !
BÉRENGER
Je n’aurais pas dû me quereller avec Jean ! (Au Patron.)
Apportez-moi un verre de cognac ! un grand !
LE PATRON
Je vous l’apporte !
Il va chercher le verre de cognac dans le café.
BÉRENGER, seul.
Je n’aurais pas dû, je n’aurais pas dû me mettre en colère ! (Le Patron sort, un
grand verre de cognac à la main.) J’ai le cœur trop gros pour aller au musée. Je
cultiverai mon esprit une autre fois. Il prend le verre de cognac, le boit.
RIDEAU
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