วันจันทร์ที่ 16 พฤศจิกายน พ.ศ. 2558

RHINOCÉROS ฉากที่หนึ่ง บทแรก

RHINOCÉROS

ACTE PREMIER 

    Décor
    Une place dans une petite ville de province. Au fond, une maison composée d’un rez-de-chaussée et d’un étage. Au rez-de-chaussée, la devanture d’une épicerie. On y entre par une porte vitrée qui surmonte deux ou trois marches. Audessus de la devanture est écrit en caractères très visibles le mot: 
    « ÉPICERIE ». Au premier étage, deux fenêtres qui doivent être celles du logement des épiciers. L’épicerie se trouve donc dans le fond du plateau, mais assez sur la gauche, pas loin des coulisses. On aperçoit, au-dessus de la maison de l’épicerie, le clocher d’une église, dans le lointain. Entre l’épicerie et le côté droit, la perspective d’une petite rue. Sur la droite, légèrement en biais, la devanture d’un café. Au-dessus du café, un étage avec une fenêtre. Devant la terrasse de ce café : plusieurs tables et chaises s’avancent jusque près du milieu du plateau. Un arbre poussiéreux près des chaises de la terrasse. Ciel bleu, lumière crue, murs très blancs. C’est un dimanche, pas loin de midi, en été. Jean et Bérenger iront s’asseoir à une table de la terrasse.
    Avant le lever du rideau, on entend carillonner. Le carillon cessera quelques secondes après le lever du rideau. Lorsque le rideau se lève, une femme, portant sous un bras un panier à provisions vide, et sous l’autre un chat, traverse en silence la scène, de droite à gauche. À son passage, l’Épicière ouvre la porte de la boutique et la regarde passer.

    L’ÉPICIÈRE Ah ! 
    celle-là ! (À son mari qui est dans la boutique.) Ah ! celle-là, elle est fière.
Elle ne veut plus acheter chez nous.
    L’Épicière disparaît, plateau vide quelques secondes.
    Par la droite, apparaît Jean ; en même temps, par la gauche, apparaît Bérenger. Jean est très soigneusement vêtu: costume marron, cravate rouge, faux col amidonné, chapeau marron. Il est un peu rougeaud de figure. Il a des souliers jaunes, bien cirés ; Bérenger n’est pas rasé, il est tête nue, les cheveux mal peignés, les vêtements chiffonnés ; tout exprime chez lui la négligence, il a l’air fatigué, somnolent; de temps à autre, il bâille. 
    JEAN, venant de la droite.
    Vous voilà tout de même, Bérenger. 
    BÉRENGER, venant de la gauche. Bonjour, Jean. 
    JEAN 
    Toujours en retard, évidemment ! (Il regarde sa montre-bracelet.) Nous avions rendez-vous à onze heures trente. Il est bientôt midi.
    BÉRENGER 
    Excusez-moi. Vous m’attendez depuis longtemps? 
    JEAN
    Non. J’arrive, vous voyez bien.
    Ils vont s’asseoir à une des tables de la terrasse du café.
    BÉRENGER
    Alors, je me sens moins coupable, puisque... vous-même... 
    JEAN
    Moi, c’est pas pareil, je n’aime pas attendre, je n’ai pas de temps à perdre. Comme vous ne venez jamais à l’heure, je viens exprès en retard, au moment où je suppose avoir la chance de vous trouver. 
    BÉRENGER C’est juste... c’est juste, pourtant... 
    JEAN 
    Vous ne pouvez affirmer que vous venez à l’heure convenue ! 
    BÉRENGER 
    Évidemment... je ne pourrais l’affirmer.
    Jean et Bérenger se sont assis. 
    JEAN
    Vous voyez bien.
    BÉRENGER 
    Qu’est-ce que vous buvez ? 
    JEAN 
    Vous avez soif, vous, dès le matin ?
    BÉRENGER 
    Il fait tellement chaud, tellement sec. 
    JEAN 
    Plus on boit, plus on a soif, dit la science populaire...
    BÉRENGER 
    Il ferait moins sec, on aurait moins soif si on pouvait faire venir dans notre ciel des nuages scientifiques.
    JEAN,
    examinant Bérenger. Ça ne ferait pas votre affaire. Ce n’est pas d’eau que vous avez soif, mon cher Bérenger...
    BÉRENGER 
    Que voulez-vous dire par là, mon cher Jean ? 
    JEAN
    Vous me comprenez très bien. Je parle de l’aridité de votre gosier. C’est une terre insatiable.  
    BÉRENGER
    Votre comparaison, il me semble... 
    JEAN, l’interrompant.
    Vous êtes dans un triste état, mon ami. 
    BÉRENGER Dans un triste état, vous trouvez ? 
    JEAN
    Je ne suis pas aveugle. Vous tombez de fatigue, vous avez encore perdu la nuit, vous bâillez, vous êtes mort de sommeil... 
    BÉRENGER J’ai un peu mal aux cheveux... 
    JEAN 
    Vous puez l’alcool ! 
    BÉRENGER 
    J’ai un petit peu la gueule de bois, c’est vrai ! 
    JEAN
    Tous les dimanches matin, c’est pareil, sans compter les jours de la semaine.
    BÉRENGER 
    Ah ! non, en semaine, c’est moins fréquent, à cause du bureau... 
    JEAN
    Et votre cravate, où est-elle ? Vous l’avez perdue dans vos ébats ! 
    BÉRENGER,
    mettant la main à son cou. Tiens, c’est vrai, c’est drôle, qu’est-ce que j’ai bien pu en faire ? 
    JEAN, 
    sortant une cravate de la poche de son veston. Tenez, mettez celle-ci.
    BÉRENGER 
    Oh, merci, vous êtes bien obligeant. Il noue la cravate à son cou.  
    JEAN,
    pendant que Bérenger noue sa cravate au petit bonheur. Vous êtes tout décoiffé ! (Bérenger passe les doigts dans ses cheveux.) Tenez, voici un peigne !
    Il sort un peigne de l’autre poche de son veston.
    BÉRENGER,
    prenant le peigne.
    Merci.
    Il se peigne vaguement. 
    JEAN 
    Vous ne vous êtes pas rasé ! Regardez la tête que vous avez. 
    Il sort une petite glace de la poche intérieure de son veston, la tend à Bérenger qui s’y examine ; en se regardant dans la glace, il tire la langue. 
    BÉRENGER
    J’ai la langue bien chargée.
    JEAN,
    reprenant la glace et la remettant dans sa poche. Ce n’est pas étonnant !... (Il reprend aussi le peigne que lui tend Bérenger et le remet dans sa poche.) La cirrhose vous menace, mon ami.         
    BÉRENGER, 
    inquiet. Vous croyez ?... 
    JEAN,
    à Bérenger qui veut lui rendre la cravate. Gardez la cravate, j’en ai en réserve.
    BÉRENGER, 
    admiratif. 
    Vous êtes soigneux, vous. 
    JEAN, continuant d’inspecter Bérenger
    Vos vêtements sont tout chiffonnés, c’est lamentable, votre chemise est d’une saleté repoussante, vos souliers... ( Bérenger essaye de cacher ses pieds sous la table.) Vos souliers ne sont pas cirés... Quel désordre !... Vos épaules... 
    BÉRENGER
    Qu’est-ce qu’elles ont, mes épaules ?... 
    JEAN
    Tournez-vous. Allez, tournez-vous. Vous vous êtes appuyé contre un mur... (Bérenger étend mollement sa main vers Jean.) Non, je n’ai pas de brosse sur moi. Cela gonflerait les poches. ( Toujours mollement, Bérenger donne des tapes sur ses épaules pour en faire sortir la poussière blanche ; Jean écarte la tête.) Oh ! là là... Où donc avez-vous pris cela ? 
    BÉRENGER 
    Je ne m’en souviens pas. 
    JEAN 
    C’est lamentable, lamentable ! J’ai honte d’être votre ami. 
    BÉRENGER Vous êtes bien sévère... 
    JEAN 
    On le serait à moins ! 
    BÉRENGER 
    Écoutez, Jean. Je n’ai guère de distractions, on s’ennuie dans cette ville, je ne suis pas fait pour le travail que j’ai... tous les jours, au bureau, pendant huit heures, trois semaines seulement de vacances en été ! Le samedi soir, je suis plutôt fatigué, alors, vous me comprenez, pour me détendre... 
    JEAN 
    Mon cher, tout le monde travaille et moi aussi, moi aussi comme tout le monde, je fais tous les jours mes huit heures de bureau, moi aussi, je n’ai que vingt et un jours de congé par an, et pourtant, pourtant vous me voyez. De la volonté, que diable !... 
    BÉRENGER 
    Oh ! de la volonté, tout le monde n’a pas la vôtre. Moi je ne m’y fais pas. Non, je ne m’y fais pas, à la vie. 
    JEAN 
    Tout le monde doit s’y faire. Seriez-vous une nature supérieure ? 
    BÉRENGER 
    Je ne prétends pas... 
    JEAN,
    interrompant. Je vous vaux bien ; et même, sans fausse modestie, je vaux mieux que vous. L’homme supérieur est celui qui remplit son devoir. 
    BÉRENGER 
    Quel devoir ? 
    JEAN
    Son devoir... son devoir d’employé par exemple... 
    BÉRENGER 
    Ah, oui, son devoir d’employé... 
    JEAN 
    Où donc ont eu lieu vos libations cette nuit ? Si vous vous en souvenez ! 
    BÉRENGER
    Nous avons fêté l’anniversaire d’Auguste, notre ami Auguste... 
    JEAN
    Notre ami Auguste ? On ne m’a pas invité, moi, pour l’anniversaire de notre ami Auguste... 
    À ce moment, on entend le bruit très éloigné, mais se rapprochant très vite, d’un souffle de fauve et de sa course précipitée, ainsi qu’un long barrissement. 
    BÉRENGER 
    Je n’ai pas pu refuser. Cela n’aurait pas été gentil... 
    JEAN 
    Y suis-je allé, moi ? 
    BÉRENGER 
    C’est peut-être, justement, parce que vous n’avez pas été invité ! ... LA SERVEUSE, sortant du café. 
    Bonjour, Messieurs, que désirez-vous boire ? 
    Les bruits sont devenus très forts. 
    JEAN,
    à Bérenger et criant presque
    pour se faire entendre, au-dessus des bruits
    qu’il ne perçoit pas consciemment.
    Non, il est vrai, je n’étais pas invité. On ne m’a pas fait cet honneur... Toutefois, je puis vous assurer que même si j’avais été invité, je ne serais pas venu, car... ( Les bruits sont devenus énormes.) Que se passe-t-il ? (Les bruits du galop d’un animal puissant et lourd sont tout proches, très accélérés ; on entend son halètement.) Mais qu’est-ce que c’est ?
    LA SERVEUSE 
    Mais qu’est-ce que c’est ?
    Bérenger, toujours indolent, sans avoir l’air d’entendre quoi que ce soit, répond tranquillement à Jean au sujet de l’invitation ; il remue les lèvres ; on n’entend pas ce qu’il dit; Jean se lève d’un bond, fait tomber sa chaise en se levant, regarde du côté de la coulisse gauche, en montrant du doigt,
    tandis que Bérenger, toujours un peu vaseux, reste assis. 
    JEAN 
    Oh ! un rhinocéros ! ( Les bruits produits par l’animal s’éloigneront à la même vitesse, si bien que l’on peut déjà distinguer les paroles qui suivent; toute cette scène doit être jouée très vite, répétant :) Oh ! un rhinocéros ! 
    LA SERVEUSE 
    Oh ! un rhinocéros !
    L’ÉPICIÈRE, qui montre sa tête par la porte de l’épicerie. Oh ! un rhinocéros ! (À son mari, resté dans la boutique :) Viens vite voir, un rhinocéros ! 
    Tous suivent du regard, à gauche, la course du fauve. JEAN
    Il fonce droit devant lui, frôle les étalages !
    L’ÉPICIER, dans sa boutique.
    Où ça? 
    LA SERVEUSE, mettant les mains sur les hanches.
    Oh !
    L’ÉPICIÈRE, à son mari qui est toujours dans sa boutique. Viens voir ! Juste à ce moment l’Épicier montre sa tête. L’ÉPICIER, montrant sa tête.
    Oh ! un rhinocéros !
    LE LOGICIEN, venant vite en scène par la gauche. Un rhinocéros, à toute allure sur le trottoir d’en face !
    Toutes ces répliques, à partir de : « Oh ! un rhinocéros ! » dit par Jean, sont presque simultanées. On entend un « ah ! » poussé par une femme. Elle apparaît. Elle court jusqu’au milieu du plateau ; c’est la Ménagère avec son panier au bras; une fois arrivée au milieu du plateau, elle laisse tomber son panier ; ses provisions se répandent sur la scène, une bouteille se brise, mais elle ne lâche pas le chat tenu sous l’autre bras. 
    LA MÉNAGÈRE   
    Ah ! Oh !
    Le Vieux Monsieur élégant venant de la gauche, à la suite de la Ménagère, se précipite dans la boutique des épiciers, les bouscule, entre, tandis que le Logicien ira se plaquer contre le mur du fond, à gauche de l’entrée de l’épicerie. Jean et la Serveuse debout, Bérenger assis, toujours apathique, forment un autre groupe. En même temps, on a pu entendre en provenance de la gauche des « oh ! », des « ah ! », des pas de gens qui fuient. La poussière, soulevée par le fauve, se répand sur le plateau.
    LE PATRON, sortant sa tête par la fenêtre à l’étage au-dessus du café.
    Que se passe-t-il ?
     LE VIEUX MONSIEUR, disparaissant derrière les épiciers. Pardon ! Le Vieux Monsieur élégant a des guêtres blanches, un chapeau mou, une canne à pommeau d’ivoire; le Logicien est plaqué contre le mur, il a une petite moustache grise, des lorgnons, il est coiffé d’un canotier.
    L’ÉPICIÈRE, bousculée et bousculant son mari, au Vieux Monsieur.
    Attention, vous, avec votre canne !
    L’ÉPICIER 
    Non, mais des fois, attention !
    On verra la tête du Vieux Monsieur derrière les épiciers.
    LA SERVEUSE, au Patron. 
    Un rhinocéros !
    LE PATRON, de sa fenêtre, à la Serveuse.
    Vous rêvez ! (Voyant le rhinocéros.) Oh ! ça alors !
    LA MÉNAGÈRE
    Ah ! (Les « oh » et les « ah » des coulisses sont comme un arrière-fond sonore à son « ah » à elle ; la Ménagère, qui a laissé tomber son panier à provisions et la bouteille, n’a donc pas laissé tomber son chat qu’elle tient sous l’autre bras.) Pauvre minet, il a eu peur !  
    LE PATRON, regardant toujours vers la gauche, suivant des yeux la course de l’animal, tandis que les bruits produits par celui-ci vont en décroissant : sabots, barrissements, etc. Bérenger, lui, écarte simplement un peu la tête, à cause de la poussière, un peu endormi, sans rien dire; il fait simplement une grimace.
    Ça alors ! 
    JEAN, écartant lui aussi un peu la tête, mais avec vivacité.
    Ça alors ! 
    Il éternue.
    LA MÉNAGÈRE, au milieu du plateau, mais elle s’est retournée vers la gauche ; les provisions sont répandues par terre autour d’elle.
    Ça alors ! 
    Elle éternue.
    LE VIEUX MONSIEUR, L’ÉPICIÈRE, L’ÉPICIER, au fond, réouvrant la porte vitrée de d’épicerie, que le Vieux Monsieur avait refermée derrière lui.
    Ça alors ! 
    JEAN 
    Ça alors ! (À Bérenger.) Vous avez vu ?
    Les bruits produits par le rhinocéros, son barrissement se sont bien éloignés ; les gens suivent encore du regard l’animal, debout, sauf Bérenger, toujours apathique et assis. 
    TOUS, sauf Bérenger.
    Ça alors ! 
    BÉRENGER, à Jean. 
    Il me semble, oui, c’était un rhinocéros ! Ça en fait de la poussière !
    Il sort son mouchoir, se mouche. LA MÉNAGÈRE 
    Ça alors ! Ce que j’ai eu peur !
    L’ÉPICIER, à la Ménagère.
    Votre panier... vos provisions... 
    LE VIEUX MONSIEUR, s’approchant de la Dame et se baissant pour ramasser les provisions éparpillées sur le plancher. Il la salue galamment, enlevant son chapeau.
    LE PATRON 
    Tout de même, on n’a pas idée... 
    LA SERVEUSE 
    Par exemple !...
    LE VIEUX MONSIEUR, à la Dame. Voulez-vous me permettre de vous aider à ramasser vos provisions ? 
    LA DAME, au Vieux Monsieur.
    Merci, Monsieur. Couvrez-vous, je vous prie. Oh ! ce que j’ai eu peur. 
    LE LOGICIEN 
    La peur est irrationnelle. La raison doit la vaincre. 
    LA SERVEUSE 
    On ne le voit déjà plus.
    LE VIEUX MONSIEUR, à la Ménagère, montrant le Logicien. Mon ami est logicien.
    JEAN, à Bérenger. Qu’est-ce que vous en dites ? 
    LA SERVEUSE Ça va vite ces animaux-là ! 
    LA MÉNAGÈRE, au Logicien.
    Enchantée, Monsieur. 
    L’ÉPICIÈRE, à l’Épicier.
    C’est bien fait pour elle. Elle ne l’a pas acheté chez nous. 
    JEAN, au Patron et à la Serveuse.
    Qu’est-ce que vous en dites ?
    LA MÉNAGÈRE
    Je n’ai quand même pas lâché mon chat.
    LE PATRON, haussant les épaules, à la fenêtre. On voit pas ça souvent !
    LA MÉNAGÈRE, au Logicien, tandis que le Vieux Monsieur ramasse les provisions.
    Voulez-vous le garder un instant ? 
    LA SERVEUSE, à Jean.
    J’en avais jamais vu ! 
    LE LOGICIEN, à la Ménagère, prenant le chat dans ses bras. Il n’est pas
méchant ? 
    LE PATRON, à Jean
    C’est comme une comète ! 
    LA MÉNAGÈRE, au Logicien
    Il est gentil comme tout. (Aux autres.) Mon vin, au prix où il est !
    L’ÉPICIER, à la Ménagère.
    J’en ai, c’est pas ça qui manque !
    JEAN, à Bérenger
    Dites, qu’est-ce que vous en dites ?
    L’ÉPICIER, à la Ménagère.
    Et du bon !
    LE PATRON, à la Serveuse.
    Ne perdez pas votre temps ! Occupez-vous de ces Messieurs !
    Il montre Bérenger et Jean, il rentre sa tête. BÉRENGER, à Jean.
    De quoi parlez-vous ? 
    L’ÉPICIÈRE, à l’Épicier
    Va donc lui porter une autre bouteille ! 
    JEAN, à Bérenger. 
    Du rhinocéros, voyons, du rhinocéros !
    L’ÉPICIER, à la Ménagère.
    J’ai du bon vin, dans des bouteilles incassables !
    Il disparaît dans la boutique.
    LE LOGICIEN, caressant le chat dans ses bras.
    Minet ! minet ! minet ! 
    LA SERVEUSE, à Bérenger et à Jean.
    Que voulez-vous boire ?
    BÉRENGER, à la Serveuse.
    Deux pastis !
    LA SERVEUSE 
    Bien, Monsieur.
    Elle se dirige vers l’entrée du café.
    LA MÉNAGÈRE, ramassant ses provisions, aidée par le Vieux Monsieur.
    Vous êtes bien aimable, Monsieur.
    LA SERVEUSE
    Alors, deux pastis !
    Elle entre dans le café.
    LE VIEUX MONSIEUR, à la Ménagère.
    C’est la moindre des choses, chère Madame.
    L’Épicière entre dans sa boutique.
    LE LOGICIEN, au Monsieur, à la Ménagère, qui sont en train de ramasser les provisions.
    Remettez-les méthodiquement.
    JEAN, à Bérenger.
    Alors, qu’est-ce que vous en dites ?
    BÉRENGER, à Jean, ne sachant quoi dire. Ben... rien... Ça fait de la poussière...
    L’ÉPICIER, sortant de la boutique avec une bouteille de vin, à la Ménagère.
    J’ai aussi des poireaux.
    LE LOGICIEN, toujours caressant le chat dans ses bras. Minet ! minet ! minet ! 
    L’ÉPICIER, à la Ménagère.
    C’est cent francs le litre. 
    LA MÉNAGÈRE, donnant l’argent à l’Épicier, puis s’adressant au Vieux Monsieur qui a réussi à tout remettre dans le panier.
    Vous êtes bien aimable. Ah ! la politesse française ! C’est pas comme les jeunes d’aujourd’hui !     
    L’ÉPICIER, prenant l’argent de la Ménagère.
    Il faudra venir acheter chez nous. Vous n’aurez pas à traverser la rue. Vous ne risquerez plus les mauvaises rencontres !
    Il rentre dans sa boutique.
    JEAN, qui s’est rassis et pense toujours au rhinocéros. C’est tout de même extraordinaire ! 
    LE VIEUX MONSIEUR, il soulève son chapeau, baise la main de la Ménagère. 
    Très heureux de vous connaître !
    LA MÉNAGÈRE, au Logicien. Merci, Monsieur, d’avoir tenu mon chat.
    Le Logicien rend le chat à la Ménagère. La Serveuse réapparaît avec les consommations. 
    LA SERVEUSE
    Voici vos pastis, Messieurs ! 
    JEAN, à Bérenger.
    Incorrigible !
    LE VIEUX MONSIEUR, à la Ménagère. Puis-je vous faire un bout de conduite ?
    BÉRENGER, à Jean, montrant la Serveuse qui rentre de nouveau dans la boutique.
    J’avais demandé de l’eau minérale. Elle s’est trompée
    Jean hausse les épaules, méprisant et incrédule.
    LA MÉNAGÈRE, au Vieux Monsieur.
    Mon mari m’attend, cher Monsieur. Merci. Ce sera pour une autre fois !
    LE VIEUX MONSIEUR, à la Ménagère.
    Je l’espère de tout mon cœur, chère Madame. 
    LA MÉNAGÈRE, au Vieux Monsieur.
    Moi aussi ! 
           Yeux doux, puis elle sort par la gauche.
    BÉRENGER 
    Il n’y a plus de poussière... 
           Jean hausse de nouveau les épaules.
    LE VIEUX MONSIEUR, au Logicien, suivant du regard la Ménagère.
    Délicieuse !... 
    JEAN, à Bérenger. 
    Un rhinocéros ! Je n’en reviens pas !
    Le Vieux Monsieur et le Logicien se dirigent vers la droite, doucement, par où ils vont sortir. Ils devisent tranquillement.
    LE VIEUX MONSIEUR, au Logicien, après avoir jeté un dernier coup d’œil en direction de la Ménagère.
    Charmante, n’est-ce pas ?
    LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur. Je vais vous expliquer le syllogisme. 
    LE VIEUX MONSIEUR
    Ah ! oui, le syllogisme !
    JEAN, à Bérenger
    Je n’en reviens pas ! C’est inadmissible.
    Bérenger bâille. LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur.
    Le syllogisme comprend la proposition principale, la secondaire et la conclusion. 
    LE VIEUX MONSIEUR
    Quelle conclusion ? 
    Le Logicien et le Vieux Monsieur sortent.
    JEAN 
    Non, je n’en reviens pas.
    BÉRENGER, à Jean.
    Ça se voit que vous n’en revenez pas. C’était un rhinocéros, eh bien, oui, c’était un rhinocéros !... Il est loin... il est loin...
    JEAN
    Mais voyons, voyons... C’est inouï ! Un rhinocéros en liberté dans la ville, cela ne vous surprend pas ? On ne devrait pas le permettre ! (Bérenger bâille.) Mettez donc la main devant votre bouche !...
    BÉRENGER Ouais... ouais... On ne devrait pas le permettre. C’est dangereux. Je n’y avais pas pensé. Ne vous en faites pas, nous sommes hors d’atteinte. 
    JEAN 
    Nous devrions protester auprès des autorités municipales ! À quoi sont-elles bonnes les autorités municipales ? 
    BÉRENGER, bâillant, puis mettant vivement la main
    à sa bouche. 
    Oh ! pardon... Peut-être que le rhinocéros s’est-il échappé du jardin zoologique ! 
    JEAN 
    Vous rêvez debout ! 
    BÉRENGER 
    Je suis assis.   
    JEAN 
    Assis ou debout, c’est la même chose. 
    BÉRENGER Il y a tout de même une différence. 
    JEAN Il ne s’agit pas de cela. 
    BÉRENGER 
    C’est vous qui venez de dire que c’est la même chose, d’être assis ou debout... 
    JEAN 
    Vous avez mal compris. Assis ou debout, c’est la même chose, quand on rêve !... 
    BÉRENGER 
    Eh oui, je rêve... La vie est un rêve. 
    JEAN, continuant. ... Vous rêvez quand vous dites que le rhinocéros s’est échappé du jardin zoologique... 
    BÉRENGER J’ai dit : peut-être... 
    JEAN, continuant.
    ... car il n’y a plus de jardin zoologique dans notre ville depuis que les animaux ont été décimés par la peste... il y a fort longtemps...
    BÉRENGER, 
    même indifférence. Alors, peut-être vient-il du cirque ? 
    JEAN 
    De quel cirque parlez-vous ? 
    BÉRENGER 
    Je ne sais pas... un cirque ambulant.
    JEAN 
    Vous savez bien que la mairie a interdit aux nomades de séjourner sur le territoire de la commune... Il n’en passe plus depuis notre enfance.
    BÉRENGER, s’empêchant de bâiller et n’y arrivant pas.
    Dans ce cas, peut-être était-il depuis lors resté caché dans les bois marécageux des alentours ?
    JEAN, levant les bras au ciel.
    Les bois marécageux des alentours ! Les bois marécageux des alentours ! Mon pauvre ami, vous êtes tout à fait dans les brumes épaisses de l’alcool.
    BÉRENGER, 
    naïf Ça c’est vrai... elles montent de l’estomac... 
    JEAN 
    Elles vous enveloppent le cerveau. Où connaissez-vous des bois marécageux dans les alentours ?... Notre province est surnommée « La petite Castille » tellement elle est désertique !
    BÉRENGER, excédé et assez fatigué. 
    Que sais-je alors ? Peut-être s’est-il abrité sous un caillou ?... Peut-être a-t-il fait son nid sur une branche desséchée ?...
    JEAN 
    Si vous vous croyez spirituel, vous vous trompez, sachez-le ! Vous êtes ennuyeux avec... avec vo paradoxes ! Je vous tiens pour incapable de parler sérieusement !
    BÉRENGER Aujourd’hui, aujourd’hui seulement... À cause de... parce que je... 
    Il montre sa tête d’un geste vague. 
    JEAN
    Aujourd’hui, autant que d’habitude !
    BÉRENGER 
    Pas autant, tout de même. 
    JEAN 
    Vos mots d’esprit ne valent rien ! 
    BÉRENGER 
    Je ne prétends nullement... 
    JEAN, l’interrompant. 
    Je déteste qu’on se paie ma tête !   
    BÉRENGER,
    la main sur le cœur. Je ne me permettrais jamais, mon cher Jean... 
    JEAN, l’interrompant. Mon cher Bérenger, vous vous le permettez... 
    BÉRENGER 
    Non, ça non, je ne me le permets pas. 
    JEAN 
    Si, vous venez de vous le permettre ! 
    BÉRENGER 
    Comment pouvez-vous penser... ? 
    JEAN, 
    l’interrompant. Je pense ce qui est ! 
    BÉRENGER 
    Je vous assure... 
    JEAN, l’interrompant.
    ... Que vous vous payez ma tête ! 
    BÉRENGER
    Vraiment, vous êtes têtu. 
    JEAN 
    Vous me traitez de bourrique, par-dessus le marché. Vous voyez bien, vous m’insultez. 
    BÉRENGER 
    Cela ne peut pas me venir à l’esprit. 
    JEAN 
    Vous n’avez pas d’esprit ! 
    BÉRENGER 
    Raison de plus pour que cela ne me vienne pas à l’esprit. 
    JEAN 
    Il y a des choses qui viennent à l’esprit même de ceux qui n’en ont pas. 
    BÉRENGER 
    Cela est impossible. 
    JEAN 
    Pourquoi cela est-il impossible ? 
    BÉRENGER 
    Parce que c’est impossible.  
    JEAN 
    Expliquez-moi pourquoi cela est impossible, puisque vous prétendez être en mesure de tout expliquer... 
    BÉRENGER 
    Je n’ai jamais prétendu une chose pareille. 
    JEAN 
    Alors, pourquoi vous en donnez-vous l’air ! Et, encore une fois, pourquoi m’insultez-vous ? 
    BÉRENGER 
    Je ne vous insulte pas. Au contraire. Vous savez à quel point je vous estime.
    JEAN 
    Si vous m’estimez, pourquoi me contredisez-vous en prétendant qu’il n’est pas dangereux de laisser courir un rhinocéros en plein centre de la ville, surtout un dimanche matin, quand les rues sont pleines d’enfants... et aussi d’adultes... 
    BÉRENGER 
    Beaucoup sont à la messe. Ceux-là ne risquent rien... 
    JEAN, l’interrompant. 
    Permettez... à l’heure du marché, encore. 
    BÉRENGER
    Je n’ai jamais affirmé qu’il n’était pas dangereux de laisser courir un rhinocéros dans la ville. J’ai dit tout simplement que je n’avais pas réfléchi à ce danger. Je ne me suis pas posé la question. 
    JEAN 
    Vous ne réfléchissez jamais à rien ! 
    BÉRENGER 
    Bon, d’accord. Un rhinocéros en liberté, ça n’est pas bien. 
    JEAN
    Cela ne devrait pas exister. 
    BÉRENGER
    C’est entendu. Cela ne devrait pas exister. C’est même une chose insensée. Bien. Pourtant, ce n’est pas une raison de vous quereller avec moi pour ce fauve. Quelle histoire me cherchez-vous à cause d’un quelconque périssodactyle qui vient de passer tout à fait par hasard, devant nous ? Un quadrupède stupide qui ne mérite même pas qu’on en parle ! Et féroce en plus... Et qui a disparu aussi, qui n’existe plus. On ne va pas se préoccuper d’un animal qui n’existe
    pas. Parlons d’autre chose, mon cher Jean, parlons d’autre chose, les sujets de conversation ne manquent pas... (Il bâille, il prend son verre.) À votre santé !
    À ce moment, le Logicien et le Vieux Monsieur entrent de nouveau, par la droite ; ils iront s’installer, tout en parlant, à une des tables de la terrasse du café, assez loin de Bérenger et de Jean, en arrière et à droite de ceux-ci.
    JEAN 
    Laissez ce verre sur la table. Ne le buvez pas. Jean boit une grande gorgée de son pastis et pose le verre à moitié vide sur la table. Bérenger continue de tenir son verre dans la main, sans le poser, sans oser le boire non plus. 
    BÉRENGER 
    Je ne vais tout de même pas le laisser au Patron ! Il fait mine de vouloir boire. 
    JEAN
    Laissez-le, je vous dis. 
    BÉRENGER 
    Bon. (Il veut remettre le verre sur la table. À ce moment passe Daisy, jeune dactylo blonde, qui traverse le plateau, de droite à gauche. En apercevant Daisy, Bérenger se lève brusquement et, en se levant, il fait un geste maladroit; le verre tombe et mouille le pantalon de Jean.) Oh ! Daisy. 
    JEAN
    Attention ! Que vous êtes maladroit. 
    BÉRENGER 
    C’est Daisy... excusez-moi... (Il va se cacher, pour ne pas être vu par Daisy.) Je ne veux pas qu’elle me voie... dans l’état où je suis. 
    JEAN
    Vous êtes impardonnable, absolument impardonnable ! (Il regarde vers Daisy qui disparaît.) Cette jeune fille vous effraye ? 
    BÉRENGER 
    Taisez-vous, taisez-vous. 
    JEAN 
    Elle n’a pas l’air méchant, pourtant ! 
    BÉRENGER,
    revenant vers Jean une fois que Daisy a disparu. Excusez-moi, encore une fois, pour... 
    JEAN
    Voilà ce que c’est de boire, vous n’êtes plus maître de vos mouvements, vous n’avez plus de force dans les mains, vous êtes ahuri, esquinté. Vous creusez votre propre tombe, mon cher ami. Vous vous perdez. 
    BÉRENGER 
    Je n’aime pas tellement l’alcool. Et pourtant si je ne bois pas, ça ne va pas. C’est comme si j’avais peur, alors je bois pour ne plus avoir peur. 
    JEAN
    Peur de quoi ? 
    BÉRENGER
    Je ne sais pas trop. Des angoisses difficiles à définir. Je me sens mal à l’aise dans l’existence, parmi les gens, alors je prends un verre. Cela me calme, cela me détend, j’oublie. 
    JEAN 
    Vous vous oubliez ! 
    BÉRENGER 
    Je suis fatigué, depuis des années fatigué. J’ai du mal à porter le poids de mon propre corps... 
    JEAN 
    C’est de la neurasthénie alcoolique, la mélancolie du buveur de vin... 
    BÉRENGER, continuant. 
    Je sens à chaque instant mon corps, comme s’il était de plomb, ou comme si je portais un autre homme sur le dos. Je ne me suis pas habitué à moi-même. Je ne sais pas si je suis moi. Dès que je bois un peu, le fardeau disparaît, et je me reconnais, je deviens moi. 
    JEAN
    Des élucubrations ! Bérenger, regardez-moi. Je pèse plus que vous. Pourtant, je me sens léger, léger, léger !
    Il bouge ses bras comme s’il allait s’envoler. Le Vieux Monsieur et le Logicien qui sont de nouveau entrés sur le plateau ont fait quelques pas sur la scène en devisant. Juste à ce moment, ils passent à côté de Jean et de Bérenger. Un bras de Jean heurte très fort le Vieux Monsieur qui bascule dans les bras du Logicien.
    LE LOGICIEN, continuant la discussion. Un exemple de syllogisme... (Il est heurté.) Oh !...
    LE VIEUX MONSIEUR, à Jean.
    Attention. (Au Logicien.) Pardon.
    JEAN, au Vieux Monsieur.
    Pardon.
    LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur.
    Il n’y a pas de mal. 
    LE VIEUX MONSIEUR, à Jean.
    Il n’y a pas de mal. Le Vieux Monsieur et le Logicien vont s’asseoir à l’une des tables de la terrasse, un peu à droite et derrière Jean et Bérenger.
    BÉRENGER, à Jean. Vous avez de la force.
    JEAN
    Oui, j’ai de la force, j’ai de la force pour plusieurs raisons. D’abord, j’ai de la force parce que j’ai de la force, ensuite j’ai de la force parce que j’ai de la force morale. J’ai aussi de la force parce que je ne suis pas alcoolisé. Je ne veux pas vous vexer, mon cher ami, mais je dois vous dire que c’est l’alcool qui pèse en réalité.
    LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur.
    Voici donc un syllogisme exemplaire. Le chat a quatre pattes. Isidore et Fricot ont chacun quatre pattes. Donc Isidore et Fricot sont chats.
    LE VIEUX MONSIEUR, au Logicien.
    Mon chien aussi a quatre pattes. 
    LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur.
    Alors, c’est un chat. 
    BÉRENGER, à Jean.
    Moi, j’ai à peine la force de vivre. Je n’en ai plus envie peut-être. 
    LE VIEUX MONSIEUR, au Logicien après avoir longuement réfléchi.
    Donc, logiquement, mon chien serait un chat. 
    LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur.
    Logiquement, oui. Mais le contraire est aussi vrai. 
    BÉRENGER, à Jean.
    La solitude me pèse. La société aussi. 
    JEAN, à Bérenger
    Vous vous contredisez. Est-ce la solitude qui pèse, ou est-ce la multitude ? Vous vous prenez pour un penseur et vous n’avez aucune logique.
    LE VIEUX MONSIEUR, au Logicien.
    C’est très beau, la logique.
    LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur
    À condition de ne pas en abuser. 
    BÉRENGER, à Jean. 
    C’est une chose anormale de vivre.
    JEAN 
    Au contraire. Rien de plus naturel. La preuve : tout le monde vit. 
    BÉRENGER Les morts sont plus nombreux que les vivants. Leur nombre augmente. Les vivants sont rares.
    JEAN 
    Les morts, ça n’existe pas, c’est le cas de le dire !... Ah ! ah !... (Gros rire.) Ceux-là aussi vous pèsent ? Comment peuvent peser des choses qui n’existent pas ? 
    BÉRENGER Je me demande moi-même si j’existe ! 
    JEAN, à Bérenger. 
    Vous n’existez pas, mon cher, parce que vous ne pensez pas ! Pensez, et vous serez.
    LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur.
    Autre syllogisme : tous les chats sont mortels. Socrate est mortel. Donc Socrate est un chat.
    LE VIEUX MONSIEUR 
    Et il a quatre pattes. C’est vrai, j’ai un chat qui s’appelle Socrate.
    LE LOGICIEN 
    Vous voyez... 
    JEAN, à Bérenger
    Vous êtes un farceur, dans le fond. Un menteur. Vous dites que la vie ne vous intéresse pas. Quelqu’un, cependant, vous intéresse !
    BÉRENGER 
    Qui ? 
    JEAN
    Votre petite camarade de bureau, qui vient de passer. Vous en êtes amoureux ! LE VIEUX MONSIEUR, au Logicien.
    Socrate était donc un chat !
    LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur.
    La logique vient de nous le révéler.
    JEAN, à Bérenger. Vous ne vouliez pas qu’elle vous voie dans le triste état où vous vous trouviez. (Geste de Bérenger.) Cela prouve que tout ne vous est pas indifférent. Mais comment voulez-vous que Daisy soit séduite par un ivrogne ?
    LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur. 
    Revenons à nos chats.
    LE VIEUX MONSIEUR, au Logicien. 
    Je vous écoute.
    BÉRENGER, à Jean. 
    De toute façon, je crois qu’elle a déjà quelqu’un en vue.
    JEAN, à Bérenger. 
    Qui donc ? 
    BÉRENGER 
    Dudard. Un collègue du bureau : licencié en droit, juriste, grand avenir dans la maison, de l’avenir dans le cœur de Daisy ; je ne peux pas rivaliser avec lui.
    LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur.
    Le chat Isidore a quatre pattes.
    LE VIEUX MONSIEUR
    Comment le savez-vous ?
    LE LOGICIEN 
    C’est donné par hypothèse.
    BÉRENGER, à Jean.
    Il est bien vu par le chef. Moi, je n’ai pas d’avenir, pas fait d’études, je n’ai aucune chance.
    LE VIEUX MONSIEUR, au Logicien.
    Ah ! par hypothèse !
    JEAN, à Bérenger.
    Et vous renoncez, comme cela...
    BÉRENGER, à Jean.
    Que pourrais-je faire ?
    LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur
    Fricot aussi a quatre pattes. Combien de pattes auront Fricot et Isidore ?
    LE VIEUX MONSIEUR, au Logicien.
    Ensemble ou séparément ?
    JEAN, à Bérenger.
    La vie est une lutte, c’est lâche de ne pas combattre !
    LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur.
    Ensemble, ou séparément, c’est selon.
    BÉRENGER, à Jean.
    Que voulez-vous, je suis désarmé.
    JEAN 
    Armez-vous, mon cher, armez-vous. 
    LE VIEUX MONSIEUR, au Logicien, après avoir péniblement réfléchi.
    Huit, huit pattes. 
    LE LOGICIEN
    La logique mène au calcul mental. 
    LE VIEUX MONSIEUR Elle a beaucoup de facettes !
    BÉRENGER, à Jean.
    Où trouver les armes ?
    LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur.
    La logique n’a pas de limites !
    JEAN 
    En vous-même. 
    Par votre volonté. BÉRENGER, à Jean.
    Quelles armes ? 
    LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur.
    Vous allez voir...
    JEAN, à Bérenger.
    Les armes de la patience, de la culture, les armes de l’intelligence. (Bérenger bâille.) Devenez un esprit vif et brillant. Mettez-vous à la page.
    BÉRENGER, à Jean.
    Comment se mettre à la page ?
    LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur. 
    J’enlève deux pattes à ces chats. Combien leur en restera-t-il à chacun ?
    LE VIEUX MONSIEUR 
    C’est compliqué. 
    BÉRENGER, à Jean.
    C’est compliqué.   
    LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur. 
    C’est simple au contraire.
    LE VIEUX MONSIEUR, au Logicien.
    C’est facile pour vous, peut-être, pas pour moi.
    BÉRENGER, à Jean
    C’est facile pour vous, peut-être, pas pour moi. 
    LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur
    Faites un effort de pensée, voyons. Appliquez-vous.
    JEAN, à Bérenger.
    Faites un effort de pensée, voyons. Appliquez-vous. 
    LE VIEUX MONSIEUR, au Logicien.
    Je ne vois pas. 
    BÉRENGER, à Jean.
    Je ne vois vraiment pas. 
    LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur. 
    On doit tout vous dire. 
    JEAN, à Bérenger.
    On doit tout vous dire. 
    LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur. Prenez une feuille de papier, calculez. On enlève six pattes aux deux chats, combien de pattes restera-t-il à chaque chat ?
    LE VIEUX MONSIEUR 
    Attendez... 
    Il calcule sur une feuille de papier qu’il tire de sa poche. 
    JEAN 
    Voilà ce qu’il faut faire : vous vous habillez correctement, vous vous rasez tous les jours, vous mettez une chemise propre.
    BÉRENGER, à Jean. 
    C’est cher, le blanchissage... 
    JEAN, à Bérenger.
    Économisez sur l’alcool. Ceci, pour l’extérieur : chapeau, cravate comme celleci, costume élégant, chaussures bien cirées.
    En parlant des éléments vestimentaires, Jean montre avec fatuité son propre chapeau, sa propre cravate, ses propres souliers.
    LE VIEUX MONSIEUR, au Logicien.
    Il y a plusieurs solutions possibles. 
    LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur.
    Dites. 
    BÉRENGER, à Jean.
    Ensuite, que faire ? Dites...
    LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur. 
    Je vous écoute. 
    BÉRENGER, à Jean. Je vous écoute. 
    JEAN, à Bérenger.
    Vous êtes timide, mais vous avez des dons. 
    BÉRENGER, à Jean. 
    Moi, j’ai des dons ? 
    JEAN
    Mettez-les en valeur. Il faut être dans le coup. Soyez au courant des événements littéraires et culturels de notre époque. 
    LE VIEUX MONSIEUR, au Logicien.
    Une première possibilité : un chat peut avoir quatre pattes, l’autre deux. 
    BÉRENGER, à Jean.  
    J’ai si peu de temps libre. 
    LE LOGICIEN 
    Vous avez des dons, il suffisait de les mettre en valeur. 
    JEAN 
    Le peu de temps libre que vous avez, mettez-le donc à profit. Ne vous laissez pas aller à la dérive.
    LE VIEUX MONSIEUR 
    Je n’ai guère eu le temps. J’ai été fonctionnaire.
    LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur. On trouve toujours le temps de s’instruire. 
    JEAN, à Bérenger.
    On a toujours le temps. 
    BÉRENGER, à Jean.
    C’est trop tard. 
    LE VIEUX MONSIEUR, au Logicien.
    C’est un peu tard, pour moi. 
    JEAN, à Bérenger.
    Il n’est jamais trop tard. 
    LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur.
    Il n’est jamais trop tard. 
    JEAN, à Bérenger.
    Vous avez huit heures de travail, comme moi, comme tout le monde, mais le dimanche, mais le soir, mais les trois semaines de vacances en été ? Cela suffit, avec de la méthode.
    LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur. 
    Alors, les autres solutions ? Avec méthode, avec méthode... 
    Le Monsieur se met à calculer de nouveau.
    JEAN, à Bérenger. 
    Tenez, au lieu de boire et d’être malade, ne vaut-il pas mieux être frais et dispos, même au bureau ? Et vous pouvez passer vos moments disponibles d’une façon intelligente. 
    BÉRENGER, à Jean. 
    C’est-à-dire ?...
    JEAN, à Bérenger. 
    Visitez les musées, lisez des revues littéraires, allez entendre des conférences. Cela vous sortira de vos angoisses, cela vous formera l’esprit. En quatre semaines, vous êtes un homme cultivé.
    BÉRENGER, à Jean. Vous avez raison ! 
    LE VIEUX MONSIEUR, au Logicien. 
    Il peut y avoir un chat à cinq pattes... 
    JEAN, à Bérenger. 
    Vous le dites vous-même. 
    LE VIEUX MONSIEUR, au Logicien. 
    Et un autre chat à une patte. Mais alors seront-ils toujours des chats ?
    LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur. 
    Pourquoi pas ? 
    JEAN, à Bérenger
    Au lieu de dépenser tout votre argent disponible en spiritueux, n’est-il pas préférable d’acheter des billets de théâtre pour voir un spectacle intéressant ? Connaissez-vous le théâtre d’avant-garde, dont on parle tant ? Avez-vous vu les pièces de Ionesco ? 
    BÉRENGER, à Jean.
    Non, hélas ! J’en ai entendu parler seulement. 
    LE VIEUX MONSIEUR, au Logicien.
    En enlevant les deux pattes sur huit, des deux chats... 
    JEAN, à Bérenger. 
    Il en passe une, en ce moment. Profitez-en. 
    LE VIEUX MONSIEUR 
    Nous pouvons avoir un chat à six pattes... 
    BÉRENGER 
    Ce sera une excellente initiation à la vie artistique de notre temps. 
    LE VIEUX MONSIEUR, au Logicien. 
    Et un chat, sans pattes du tout. 
    BÉRENGER Vous avez raison, vous avez raison. Je vais me mettre à la page, comme vous dites. 
    LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur. Dans ce cas, il y aurait un chat privilégié. 
    BÉRENGER, à Jean. 
    Je vous le promets. 
    JEAN 
    Promettez-le-vous à vous-même, surtout. 
    LE VIEUX MONSIEUR 
    Et un chat aliéné de toutes ses pattes, déclassé ? 
    BÉRENGER 
    Je me le promets solennellement. Je tiendrai parole à moi-même. 
    LE LOGICIEN 
    Cela ne serait pas juste. Donc ce ne serait pas logique. 
    BÉRENGER, à Jean. 
    Au lieu de boire, je décide de cultiver mon esprit. Je me sens déjà mieux. J’ai déjà la tête plus claire. 
    JEAN 
    Vous voyez bien !
    LE VIEUX MONSIEUR, au Logicien. 
    Pas logique ?
    BÉRENGER 
    Dès cet après-midi, j’irai au musée municipal. Pour ce soir, j’achète deux places au théâtre. M’accompagnez-vous ?
    LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur. 
    Car la justice, c’est la logique. JEAN, à Bérenger. 
    Il faudra persévérer. Il faut que vos bonnes intentions durent. 
    LE VIEUX MONSIEUR, au Logicien. 
    Je saisis. La justice...
    BÉRENGER, à Jean. 
    Je vous le promets, je me le promets. M’accompagnez-vous au musée cet après-midi ? 
    JEAN, à Bérenger. 
    Cet après-midi, je fais la sieste, c’est dans mon programme. 
    LE VIEUX MONSIEUR, au Logicien. 
    La justice, c’est encore une facette de la logique. 
    BÉRENGER, à Jean. 
    Mais vous voulez bien venir avec moi ce soir au théâtre ? 
    JEAN 
    Non, pas ce soir. 
    LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur. 
    Votre esprit s’éclaire ! JEAN, à Bérenger. Je souhaite que vous persévériez dans vos bonnes intentions. Mais, ce soir, je dois rencontrer des amis à la brasserie.
    BÉRENGER À la brasserie ? 
    LE VIEUX MONSIEUR, au Logicien. 
    D’ailleurs, un chat sans pattes du tout... 
    JEAN, à Bérenger. 
    J’ai promis d’y aller. Je tiens mes promesses. 
    LE VIEUX MONSIEUR, au Logicien. 
    ... ne pourrait plus courir assez vite pour attraper les souris. 
    BÉRENGER, à Jean. 
    Ah ! mon cher, c’est à votre tour de donner le mauvais exemple ! Vous allez vous enivrer.
    LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur. Vous faites déjà des progrès en logique ! 
    On commence de nouveau à entendre, se rapprochant toujours très vite, un galop rapide, un barrissement, les bruits précipités des sabots d’un rhinocéros, son souffle bruyant, mais cette fois, en sens inverse, du fond de la scène vers le devant, toujours en coulisse, à gauche. 
    JEAN, furieux, à Bérenger. 
    Mon cher ami, une fois n’est pas coutume. Aucun rapport avec vous. Car vous... vous... ce n’est pas la même chose... 
    BÉRENGER, à Jean. 
    Pourquoi ne serait-ce pas la même chose ? 
    JEAN, criant pour dominer le bruit venant de la boutique. Je ne suis pas un ivrogne, moi !
    LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur. 
    Même sans pattes, le chat doit attraper les souris. C’est dans sa nature. 
    BÉRENGER, criant très fort. 
    Je ne veux pas dire que vous êtes un ivrogne. Mais pourquoi le serais-je, moi, plus que vous, dans un cas semblable ?
    LE VIEUX MONSIEUR, criant au Logicien. 
    Qu’est-ce qui est dans la nature du chat ? 
    JEAN, à Bérenger; même jeu. 
    Parce que tout est affaire de mesure. Contrairement à vous, je suis un homme mesuré. 
    LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur, mains en cornet à l’oreille.
    Qu’est-ce que vous dites ? 
    Grands bruits couvrant les paroles des quatre personnages.
    BÉRENGER, mains en cornet à l’oreille, à Jean. 
    Tandis que moi, quoi, qu’est-ce que vous dites ?
    JEAN, hurlant. 
    Je dis que... 
    LE VIEUX MONSIEUR, hurlant. 
    Je dis que... 
    JEAN, prenant conscience des bruits qui sont très proches.
    Mais que se passe-t-il ? 
    LE LOGICIEN 
    Mais qu’est-ce que c’est ?
    JEAN se lève, fait tomber sa chaise en se levant, regarde vers la coulisse gauche d’où proviennent les bruits d’un rhinocéros passant en sens inverse.
    Oh ! un rhinocéros ! 
    LE LOGICIEN se lève, fait tomber sa chaise. 
    Oh ! un rhinocéros ! 
    LE VIEUX MONSIEUR, même jeu. 
    Oh ! un rhinocéros ! 
    BÉRENGER, toujours assis, mais plus réveillé cette fois.
    Rhinocéros ! En sens inverse. 
    LA SERVEUSE, sortant avec un plateau et des verres.
    Qu’est-ce que c’est ? Oh ! un rhinocéros !
    Elle laisse tomber le plateau; les verres se brisent.
    LE PATRON, sortant de la boutique. 
    Qu’est-ce que c’est ? 
    LA SERVEUSE, au Patron. 
    Un rhinocéros ! 
    LE LOGIGIEN 
    Un rhinocéros, à toute allure sur le trottoir d’en face !
    L’ÉPICIER, sortant de la boutique. 
    Oh ! un rhinocéros !
    JEAN 
    Oh ! un rhinocéros ! 
    L’ÉPICIÈRE, sortant la tête par la fenêtre, au-dessus de la boutique. 
    Oh ! un rhinocéros !
    LE PATRON, à la Serveuse. Ce n’est pas une raison pour casser les verres. 
    JEAN 
    Il fonce droit devant lui, frôle les étalages.
    DAISY, venant de la gauche. 
    Oh ! un rhinocéros ! 
    BÉRENGER, apercevant Daisy.
    Oh ! Daisy ! 
    On entend des pas précipités de gens qui fuient, des oh ! des ah ! comme tout à l’heure.
    LA SERVEUSE 
    Ça alors !
    LE PATRON, à la Serveuse. Vous me la payerez, la casse !
    Bérenger essaie de se dissimuler, pour ne pas être vu par Daisy. Le Vieux Monsieur, le Logicien, l’Épicière, l’Épicier se dirigent vers le milieu du plateau et disent:
    ENSEMBLE Ça alors ! 
    JEAN et BÉRENGER
    Ça alors ! 
    On entend un miaulement déchirant, puis le cri, tout aussi déchirant, d’une femme.
    TOUS 
    Oh ! 
    Presque au même instant, et tandis que les bruits s’éloignent rapidement, apparaît la Ménagère de tout à l’heure, sans son panier, mais tenant dans ses bras un chat tué et ensanglanté.
    LA MÉNAGÈRE, se lamentant. Il a écrasé mon chat, il a écrasé mon chat ! 
    LA SERVEUSE 
    Il a écrasé son chat !
    L’Épicier, l’Épicière, à la fenêtre, le Vieux Monsieur, Daisy, le Logicien entourent la Ménagère, ils disent :
    ENSEMBLE
    Si c’est pas malheureux, pauvre petite bête ! 
    LE VIEUX MONSIEUR 
    Pauvre petite bête !
    DAISY et LA SERVEUSE Pauvre petite bête ! 
    L’ÉPICIER, L’ÉPICIÈRE, à la fenêtre, 
    LE VIEUX MONSIEUR, LE LOGIGIEN
    Pauvre petite bête ! 
    LE PATRON, à la Serveuse, montrant les verres brisés, les chaises renversées. 
   Que faites-vous donc ? Ramassez-moi cela !
   À leur tour, Jean et Bérenger se précipitent, entourent la Ménagère qui se lamente toujours, le chat mort dans ses bras. 
   LA SERVEUSE, se dirigeant vers la terrasse du café pour ramasser les débris de verres et les chaises renversées, tout en regardant en arrière, vers la Ménagère.
    Oh ! pauvre petite bête ! 
    LE PATRON, indiquant du doigt, à la Serveuse, les chaises et les verres brisés. 
    Là, là ! 
    LE VIEUX MONSIEUR, à l’Épicier.
    Qu’est-ce que vous en dites ? 
    BÉRENGER, à la Ménagère. 
    Ne pleurez pas, Madame, vous nous fendez le cœur ! 
    DAISY, à Bérenger.
    Monsieur Bérenger... Vous étiez là ? Vous avez vu ? 
    BÉRENGER, à Daisy. 
    Bonjour, mademoiselle Daisy, je n’ai pas eu le temps de me raser, excusez-moi de...
    LE PATRON, contrôlant le ramassage des débris puis jetant un coup d’œil vers la Ménagère.
    Pauvre petite bête ! 
    LA SERVEUSE ramassant les débris, le dos tourné à la Ménagère. 
    Pauvre petite bête ! 
    Évidemment, toutes ces répliques doivent être dites très rapidement, presque simultanément.
    L’ÉPICIÈRE, à la fenêtre. 
    Ça, c’est trop fort ! 
    JEAN 
    Ça, c’est trop fort ! 
    LA MÉNAGÈRE, se lamentant et berçant le chat mort dans ses bras. 
    Mon pauvre Mitsou, mon pauvre Mitsou !
    LE VIEUX MONSIEUR, à la Ménagère.
    J’aurais aimé vous revoir en d’autres circonstances ! 
    LE LOGIGIEN, à la Ménagère. 
    Que voulez-vous, Madame, tous les chats sont mortels ! Il faut se résigner.
    LA MÉNAGÈRE, se lamentant.
    Mon chat, mon chat, mon chat !
    LE PATRON, à la Serveuse, qui a le tablier plein de brisures de verre.
    Allez, portez cela à la poubelle ! (Il a relevé les chaises.) Vous me devez mille francs !
    LA SERVEUSE, rentrant dans la boutique, au Patron.
    Vous ne pensez qu’à vos sous.
    L’ÉPICIÈRE, à la Ménagère, de la fenêtre.
    Calmez-vous, Madame.
    LE VIEUX MONSIEUR, à la Ménagère.
    Calmez-vous, chère Madame.
    L’ÉPICIÈRE, de la fenêtre.
    Ça fait de la peine, quand même !
    LA MÉNAGÈRE Mon chat !
    mon chat ! mon chat !
    DAISY 
    Ah ! oui, ça fait de la peine quand même
    LE VIEUX MONSIEUR, soutenant la Ménagère et se dirigeant avec elle à une table de la terrasse ; il est suivi de tous les autres.
    Asseyez-vous là, Madame.
    JEAN, au Vieux Monsieur
    Qu’est-ce que vous en dites ?
    L’ÉPICIER, au Logicien.
    Qu’est-ce que vous en dites ?
    L’ÉPICIÈRE, à Daisy, de la fenêtre.
    Qu’est-ce que vous en dites ?
    LE PATRON, à la Serveuse qui réapparaît, tandis qu’on fait asseoir, à une des tables de la terrasse, la Ménagère en larmes, berçant toujours le chat mort.
    Un verre d’eau pour Madame.
    LE VIEUX MONSIEUR, à la Dame. Asseyez-vous, chère Madame !
    JEAN
    Pauvre femme !
    L’ÉPICIÈRE, de la fenêtre
    Pauvre bête !
    BÉRENGER, à la Serveuse.
    Apportez-lui un cognac plutôt.
    LE PATRON, à la Serveuse.
    Un cognac ! (Montrant Bérenger.) C’est Monsieur qui paye !
    La Serveuse entre dans la boutique en disant :
    LA SERVEUSE
    Entendu, un cognac !
    LA MÉNAGÈRE, sanglotant
    Je n’en veux pas, je n’en veux pas !
    L’ÉPICIER     
    Il est déjà passé tout à l’heure devant la boutique.
    JEAN, à l’Épicier
    Ça n’était pas le même ! 
    L’ÉPICIER, à Jean
    Pourtant...
    L’ÉPICIÈRE
    Oh ! si, c’était le même. 
    DAISY 
    C’est la deuxième fois qu’il en passe ?
    LE PATRON Je crois que c’était le même. 
    JEAN
    Non, ce n’était pas le même rhinocéros. Celui de tout à l’heure avait deux cornes sur le nez, c’était un rhinocéros d’Asie ; celui-ci n’en avait qu’une, c’était un rhinocéros d’Afrique !
    La Serveuse sort avec un verre de cognac, le porte à la Dame.
    LE VIEUX MONSIEUR
    Voilà du cognac pour vous remonter.
    LA MÉNAGÈRE, en larmes.
    Noon...
    BÉRENGER, soudain énervé, à Jean.
    Vous dites des sottises !... Comment avez-vous pu distinguer les cornes ! Le fauve est passé à une telle vitesse, à peine avons-nous pu l’apercevoir...
    DAISY, à la Ménagère. 
    Mais si, ça vous fera du bien !
    LE VIEUX MONSIEUR, à Bérenger. 
    En effet, il allait vite.
    LE PATRON, à la Ménagère.
    Goûtez-y, il est bon.
    BÉRENGER, à Jean. 
    Vous n’avez pas eu le temps de compter ses cornes... L’ÉPICIÈRE, à la Serveuse, de sa fenêtre. Faites-la boire.
     BÉRENGER, à Jean. 
     En plus, il était enveloppé d’un nuage de poussière... 
     DAISY, à la Ménagère. 
     Buvez, Madame.
     LE VIEUX MONSIEUR, à la même. 
     Un petit coup, ma chère petite Dame... courage...
     La Serveuse fait boire la Ménagère, en portant le verre à ses lèvres ; celle-ci fait mine de refuser, et boit quand même.
     LA SERVEUSE
     Voilà ! 
     L’ÉPICIÈRE, de sa fenêtre, et DAISY
     Voilà ! 
     JEAN, à Bérenger. 
     Moi, je ne suis pas dans le brouillard. Je calcule vite, j’ai l’esprit clair !
     LE VIEUX MONSIEUR, à la Ménagère.   
     Ça va mieux ?
     BÉRENGER, à Jean.  
     Il fonçait tête baissée, voyons.
     LE PATRON, à la Ménagère.
     N’est-ce pas qu’il est bon ! 
     JEAN, à Bérenger.Justement, on voyait mieux. 
     LA MÉNAGÈRE, après avoir bu
     Mon chat ! 
     BÉRENGER, irrité, à Jean.
     Sottises ! Sottises ! 
     L’ÉPICIÈRE, de sa fenêtre, à la Ménagère.
     J’ai un autre chat, pour vous. 
     JEAN, à Bérenger.
     Moi ? Vous osez prétendre que je dis des sottises ? 
     LA MÉNAGÈRE, à l’Épicière. 
     Je n’en veux pas d’autre !
     Elle sanglote, en berçant son chat. 
     BÉRENGER, à Jean. 
     Oui, parfaitement, des sottises.
     LE PATRON, à la Ménagère. 
     Faites-vous une raison ! 
     JEAN, à Bérenger. 
     Je ne dis jamais de sottises, moi !
     LE VIEUX MONSIEUR, à la Ménagère.
     Soyez philosophe ! 
     BÉRENGER, à Jean. 
     Et vous n’êtes qu’un prétentieux ! (Élevant la voix :) Un pédant...
     LE PATRON, à Jean et à Bérenger. 
     Messieurs, Messieurs ! 
     BÉRENGER, à Jean, continuant. 
     ... Un pédant, qui n’est pas sûr de ses connaissances, car, d’abord, c’est le rhinocéros d’Asie qui a une corne sur le nez, le rhinocéros d’Afrique, lui, en a deux...
     Les autres personnages délaissent la Ménagère et vont entourer Jean et Bérenger qui discutent très fort.
     JEAN, à Bérenger. 
     Vous vous trompez, c’est le contraire ! 
     LA MÉNAGÈRE, seule. 
     Il était si mignon ! 
     BÉRENGER
     Voulez-vous parier ? 
     LA SERVEUSE 
     Ils veulent parier ! 
     DAISY, à Bérenger. 
     Ne vous énervez pas, monsieur Bérenger. 
     JEAN, à Bérenger.
     Je ne parie pas avec vous. Les deux cornes, c’est vous qui les avez ! Espèce d’Asiatique ! 
     LA SERVEUSE
     Oh ! 
     L’ÉPICIÈRE, de la fenêtre, à l’Épicier. 
     Ils vont se battre. 
     L’ÉPICIER, à l’Épicière. 
     Penses-tu, c’est un pari ! 
     LE PATRON, à Jean et à Bérenger.
     Pas de scandale ici. 
     LE VIEUX MONSIEUR 
     Voyons... Quelle espèce de rhinocéros n’a qu’une corne sur le nez ? (À l’Épicier.) Vous qui êtes commerçant, vous devez savoir ! 
     L’ÉPICIÈRE, de la fenêtre, à l’Épicier. 
     Tu devrais savoir ! 
     BÉRENGER, à Jean. 
     Je n’ai pas de corne. 
     Je n’en porterai jamais !
     L’ÉPICIER, au Vieux Monsieur. 
     Les commerçants ne peuvent pas tout savoir ! 
     JEAN, à Bérenger.
     Si ! 
     BÉRENGER, à Jean.
     Je ne suis pas asiatique non plus. D’autre part, les Asiatiques sont des hommes comme tout le monde...
     LA SERVEUSE 
     Oui, les Asiatiques sont des hommes comme vous et moi... 
     LE VIEUX MONSIEUR, au Patron.
     C’est juste ! 
     LE PATRON, à la Serveuse.
     On ne vous demande pas votre avis ! 
     DAISY, au Patron. Elle a raison. 
     Ce sont des hommes comme nous.
     La Ménagère continue de se lamenter, pendant toute cette discussion. 
     LA MÉNAGÈRE
     Il était si doux, il était comme nous. 
     JEAN, hors de lui. 
     Ils sont jaunes !
     Le Logicien, à l’écart, entre la Ménagère et le groupe qui s’est formé autour de Jean et de Bérenger, suit la controverse attentivement, sans y participer. 
     JEAN 
     Adieu, Messieurs ! (À Bérenger.) Vous, je ne vous salue pas ! 
     LA MÉNAGÈRE, même jeu. 
     Il nous aimait tellement ! 
     Elle sanglote.
    DAISY 
    Voyons, monsieur Bérenger, voyons, monsieur Jean... 
    LE VIEUX MONSIEUR 
    J’ai eu des amis asiatiques. Peut-être n’étaient-ils pas de vrais Asiatiques...
    LE PATRON J’en ai connu des vrais. 
    LA SERVEUSE, à l’Épicière. 
    J’ai eu un ami asiatique. 
    LA MÉNAGÈRE, même jeu. 
    Je l’ai eu tout petit ! 
    JEAN, toujours hors de lui.
    Ils sont jaunes ! jaunes ! très jaunes ! 
    BÉRENGER, à Jean. En tout cas, vous, vous êtes écarlate ! 
    L’ÉPICIÈRE, de la fenêtre, et 
    LA SERVEUSE 
    Oh ! 
    LE PATRON 
    Ça tourne mal ! 
    LA MÉNAGÈRE, même jeu
    Il était si propre ! 
    Il faisait dans sa sciure ! 
    JEAN, à Bérenger. Puisque c’est comme ça, vous ne me verrez plus !Je perds mon temps avec un imbécile de votre espèce.
    LA MÉNAGÈRE, même jeu. Il se faisait comprendre ! 
    Jean sort vers la droite, très vite, furieux. Il se retourne toutefois avant de sortir pour de bon. 
    LE VIEUX MONSIEUR, à l’Épicier
    Il y a aussi des Asiatiques blancs, noirs, bleus, d’autres comme nous. 
    JEAN, à Bérenger    
    Ivrogne ! 
    Tous le regardent consternés. 
    BÉRENGER, en direction de Jean.
    Je ne vous permets pas ! 
    TOUS, en direction de Jean. 
    Oh ! 
    LA MÉNAGÈRE, même jeu. 
    Il ne lui manquait que la parole. Même pas !
    DAISY, à Bérenger. 
    Vous n’auriez pas dû le mettre en colère. 
    BÉRENGER, à Daisy. Ce n’est pas ma faute... 
    LE PATRON, à la Serveuse.
    Allez chercher un petit cercueil, pour cette pauvre bête... 
    LE VIEUX MONSIEUR, à Bérenger.
    Je pense que vous avez raison. Le rhinocéros d’Asie a deux cornes, le rhinocéros d’Afrique en a une...
    L’ÉPICIER
    Monsieur soutenait le contraire. 
    DAISY, à Bérenger. 
    Vous avez tort tous les deux ! 
    LE VIEUX MONSIEUR, à Bérenger.
    Vous avez tout de même eu raison. 
    LA SERVEUSE, à la Ménagère. 
     Venez, Madame, on va le mettre en boîte. 
    LA MÉNAGÈRE, sanglotant éperdument. 
    Jamais ! jamais ! 
    L’ÉPICIER
    Je m’excuse; moi, je pense que c’est monsieur Jean qui avait raison. 
    DAISY, se tournant vers la Ménagère. 
    Soyez raisonnable, Madame ! 
    Daisy et la Serveuse entraînent la Ménagère, avec son chat mort, vers l’entrée du café.
    LE VIEUX MONSIEUR, à Daisy et à la Serveuse. 
    Voulez-vous que je vous accompagne ?
    L’ÉPICIER 
    Le rhinocéros d’Asie a une corne, le rhinocéros d’Afrique, deux.Et vice versa. 
    DAISY, au Vieux Monsieur. 
    Ce n’est pas la peine. 
    Daisy et la Serveuse entrent dans le café, entraînant la Ménagère toujours inconsolée.
    L’ÉPICIÈRE, à l’Épicier, de sa fenêtre. 
    Oh ! toi, toujours des idées pas comme tout le monde ! 
    BÉRENGER, à part, tandis que les autres continuent de discuter au sujet des cornes du rhinocéros.
    Daisy a raison, je n’aurais pas dû le contredire. 
    LE PATRON, à l’Épicière. 
    Votre mari a raison, le rhinocéros d’Asie a deux cornes, celui d’Afrique doit en avoir deux, et vice versa.
    BÉRENGER, à part. 
    Il ne supporte pas la contradiction.La moindre objection le fait écumer. 
    LE VIEUX MONSIEUR, au Patron. 
    Vous faites erreur, mon ami. 
    LE PATRON, au Vieux Monsieur. 
    Je vous demande bien pardon !... 
    BÉRENGER, à part. 
    La colère est son seul défaut.
    L’ÉPICIÈRE, de sa fenêtre, au Vieux Monsieur, au Patron et à l’Épicier. 
    Peut-être sont-ils tous les deux pareils. 
    BÉRENGER, à part. 
    Dans le fond, il a un cœur d’or, il m’a rendu d’innombrables services. 
    LE PATRON, à l’Épicière. 
    L’autre ne peut qu’en avoir une, si l’un en a deux. 
    LE VIEUX MONSIEUR 
    Peut-être c’est l’un qui en a une, c’est l’autre qui en a deux. 
    BÉRENGER, à part. 
    Je regrette de ne pas avoir été plus conciliant. Mais pourquoi s’entête-t-il ? Je ne voulais pas le pousser à bout. (Aux autres.) Il soutient toujours des énormités ! Il veut toujours épater tout le monde par son savoir. Il n’admet jamais qu’il pourrait se tromper. 
    LE VIEUX MONSIEUR, à Bérenger. Avez-vous des preuves ? 
    BÉRENGER
    À quel sujet ? 
    LE VIEUX MONSIEUR 
    Votre affirmation de tout à l’heure qui a provoqué votre fâcheuse controverse avec votre ami. 
    L’ÉPICIER, à Bérenger. 
    Oui, avez-vous des preuves ?
    LE VIEUX MONSIEUR, à Bérenger. 
    Comment savez-vous que l’un des deux rhinocéros a deux cornes et l’autre une ? Et lequel ? 
    L’ÉPICIÈRE Il ne le sait pas plus que nous. 
    BÉRENGER 
    D’abord, on ne sait pas s’il y en a eu deux. Je crois même qu’il n’y a eu qu’un rhinocéros. 
    LE PATRON 
    Admettons qu’il y en ait eu deux. Qui est unicorne, le rhinocéros d’Asie ? 
    LE VIEUX MONSIEUR 
    Non. C’est le rhinocéros d’Afrique qui est bicornu. Je le crois. 
    LE PATRON Qui est bicornu ? 
    L’ÉPICIER 
    Ce n’est pas celui d’Afrique. 
    L’ÉPICIÈRE 
    Il n’est pas facile de se mettre d’accord. 
    LE VIEUX MONSIEUR 
    Il faut tout de même élucider ce problème. 
    LE LOGICIEN, sortant de sa réserve. 
    Messieurs, excusez-moi d’intervenir. Là n’est pas la question. 
    Permettez-moi de me présenter... 
    LA MÉNAGÈRE, en larmes. 
    C’est un Logicien ! 
    LE PATRON 
    Oh ! il est Logicien ! 
    LE VIEUX MONSIEUR, présentant le Logicien à Bérenger. 
    Mon ami, le Logicien ! 
    BÉRENGER 
    Enchanté, Monsieur. 
    LE LOGIGIEN, continuant. 
    ... Logicien professionnel : voici ma carte d’identité. 
    Il montre sa carte. 
    BÉRENGER 
    Très honoré, Monsieur. 
    L’ÉPICIER Nous sommes très honorés. 
    LE PATRON 
    Voulez-vous nous dire alors, monsieur le Logicien, si le rhinocéros africain est unicornu... 
    LE VIEUX MONSIEUR 
    Ou bicornu... 
    L’ÉPICIÈRE 
    Et si le rhinocéros asiatique est bicornu. 
    L’ÉPICIER
    Ou bien unicornu. 
    LE LOGICIEN 
    Justement, là n’est pas la question. C’est ce que je me dois de préciser.
    L’ÉPICIER 
    C’est pourtant ce qu’on aurait voulu savoir. 
    LE LOGIGIEN Laissez-moi parler, Messieurs. 
    LE VIEUX MONSIEUR 
    Laissons-le parler. 
    L’ÉPICIER, à l’Épicière, de la fenêtre. 
    Laissez-le donc parler. 
    LE PATRON 
    On vous écoute, Monsieur. 
    LE LOGICIEN, à Bérenger. 
    C’est à vous, surtout, que je m’adresse. Aux autres personnes présentes aussi. 
    L’ÉPICIER 
    À nous aussi... 
    LE LOGIGIEN 
    Voyez-vous, le débat portait tout d’abord sur un problème dont vous vous êtes malgré vous écarté. Vous vous demandiez, au départ, si le rhinocéros qui vient de passer est bien celui de tout à l’heure, ou si c’en est un autre. C’est à cela qu’il faut répondre.
    BÉRENGER 
    De quelle façon ? 
    LE LOGIGIEN 
    Voici : vous pouvez avoir vu deux fois un même rhinocéros portant une seule corne... 
    L’ÉPICIER, répétant, comme pour mieux comprendre. Deux fois le même rhinocéros. 
    LE PATRON, même jeu. 
    Portant une seule corne... 
    LE LOGIGIEN, continuant. ... 
    Comme vous pouvez avoir vu deux fois un même rhinocéros à deux cornes. 
    LE VIEUX MONSIEUR, répétant. Un seul rhinocéros à deux cornes, deux fois... 
    LE LOGICIEN 
    C’est cela. Vous pouvez encore avoir vu un premier rhinocéros à une corne, puis un autre, ayant également une seule corne. 
    L’ÉPICIÈRE, de la fenêtre. 
    Ha, ha... 
    LE LOGIGIEN 
    Et aussi un premier rhinocéros à deux cornes, puis un second rhinocéros à deux cornes. 
    LE PATRON 
    C’est exact. 
    LE LOGICIEN Maintenant : si vous aviez vu... 
    L’ÉPICIER 
    Si nous avions vu... 
    LE VIEUX MONSIEUR Oui, si nous avions vu... 
    LE LOGIGIEN 
    Si vous aviez vu la première fois un rhinocéros à deux cornes...
    LE PATRON 
    À deux cornes... 
    LE LOGIGIEN 
    ... La seconde fois un rhinocéros à une corne... 
    L’ÉPICIER 
    À une corne. 
    LE LOGIGIEN 
    ... Cela ne serait pas concluant non plus. 
    LE VIEUX MONSIEUR 
    Tout cela ne serait pas concluant. 
    LE PATRON 
    Pourquoi? 
    L’ÉPICIÈRE 
    Ah ! là, là... J’y comprends rien. 
    L’ÉPICIER 
    Ouais ! ouais ! 
    L’Épicière, haussant les épaules, disparaît de sa fenêtre. 
    LE LOGIGIEN 
    En effet, il se peut que depuis tout à l’heure le rhinocéros ait perdu une de ses cornes, et que celui de tout de suite soit celui de tout à l’heure. 
    BÉRENGER 
    Je comprends, mais... 
    LE VIEUX MONSIEUR, interrompant Bérenger. 
    N’interrompez pas. 
    LE LOGICIEN 
    Il se peut aussi que deux rhinocéros à deux cornes aient perdu tous les deux une de leurs cornes. 
    LE VIEUX MONSIEUR 
    C’est possible. 
    LE PATRON 
    Oui, c’est possible. 
    L’ÉPICIER 
    Pourquoi pas ! 
    BÉRENGER 
    Oui, toutefois... 
    LE VIEUX MONSIEUR, à Bérenger. 
    N’interrompez pas. 
    LE LOGICIEN 
    Si vous pouviez prouver avoir vu la première fois un rhinocéros à une corne, qu’il fût asiatique ou africain... 
    LE VIEUX MONSIEUR Asiatique ou africain... 
    LE LOGICIEN 
    ... La seconde fois, un rhinocéros à deux cornes... 
    LE VIEUX MONSIEUR 
    À deux cornes ! 
    LE LOGICIEN 
    ... qu’il fût, peu importe, africain ou asiatique... 
    L’ÉPICIER 
    Africain ou asiatique... 
    LE LOGICIEN, continuant la démonstration.
    ... À ce moment-là, nous pourrions conclure que nous avons affaire à deux rhinocéros différents, car il est peu probable qu’une deuxième corne puisse pousser en quelques minutes, de façon visible, sur le nez d’un rhinocéros... 
    LE VIEUX MONSIEUR 
    C’est peu probable. 
    LE LOGIGIEN, enchanté de son raisonnement. 
    ... Cela ferait d’un rhinocéros asiatique ou africain... 
    LE VIEUX MONSIEUR 
    Asiatique ou africain. 
    LE LOGICIEN 
    ... Un rhinocéros africain ou asiatique. 
    LE PATRON 
    Africain ou asiatique. 
    L’ÉPICIER 
    Ouais, ouais. 
    LE LOGICIEN 
    ... Or, cela n’est pas possible en bonne logique, une même créature ne pouvant être née en deux lieux à la fois... 
    LE VIEUX MONSIEUR 
    Ni même successivement. 
    LE LOGICIEN, au Vieux Monsieur. 
    C’est ce qui est à démontrer. 
    BÉRENGER, au Logicien. 
    Cela me semble clair, mais cela ne résout pas la question. 
    LE LOGICIEN, à Bérenger, en souriant d’un air compétent. 
    Évidemment, cher Monsieur, seulement, de cette façon, le problème est posé de façon correcte. 
    LE VIEUX MONSIEUR 
    C’est tout à fait logique. 
    LE LOGIGIEN, soulevant son chapeau. 
    Au revoir, Messieurs. 
    Il se retourne et sortira par la gauche, suivi du Vieux Monsieur. 
    LE VIEUX MONSIEUR 
    Au revoir, Messieurs. 
    Il soulève son chapeau et sort à la suite du Logicien. L’ÉPICIER 
    C’est peut-être logique...
    À ce moment, du café, la Ménagère, en grand deuil, sort, tenant une boite, elle est suivie par Daisy et la Serveuse, comme pour un enterrement. Le cortège se dirige vers la sortie à droite. L’ÉPICIER, continuant. 
     ... C’est peut-être logique, cependant pouvons-nous admettre que nos chats soient écrasés sous nos yeux par des rhinocéros à une corne, ou à deux cornes, qu’ils soient asiatiques, ou qu’ils soient africains ? 
    Il montre, d’un geste théâtral, le cortège qui est en train de sortir. 
    LE PATRON 
    Il a raison, c’est juste ! Nous ne pouvons pas permettre que nos chats soient écrasés par des rhinocéros, ou par n’importe quoi ! 
    L’ÉPICIER 
    Nous ne pouvons pas le permettre ! 
    L’ÉPICIÈRE sortant sa tête, par la porte de la boutique,
    à l’Épicier. 
    Alors, rentre ! Les clients vont venir ! 
    L’ÉPICIER, se dirigeant vers la boutique. Non, nous ne pouvons pas le permettre ! 
    BÉRENGER 
    Je n’aurais pas dû me quereller avec Jean ! (Au Patron.) 
    Apportez-moi un verre de cognac ! un grand ! 
    LE PATRON 
    Je vous l’apporte ! 
    Il va chercher le verre de cognac dans le café. 
    BÉRENGER, seul. 
    Je n’aurais pas dû, je n’aurais pas dû me mettre en colère ! (Le Patron sort, un grand verre de cognac à la main.) J’ai le cœur trop gros pour aller au musée. Je cultiverai mon esprit une autre fois.       Il prend le verre de cognac, le boit. 
RIDEAU








ไม่มีความคิดเห็น:

แสดงความคิดเห็น